La collection Narration

La Hauteur de l'enjeu

De façon générale, plus l’enjeu est élevé, plus le public s’investira dans la marche de l’histoire. Plus l’enjeu est élevé et plus le suspense qu’il génèrera pour le public — et le personnage lui-même — sera élevé. Un personnage qui met tout son argent en jeu est plus captivant qu’un personnage qui ne fait que jouer une partie infime de sa fortune.

On peut donc retenir que :

L’intensité de l’intérêt est à la hauteur de l’enjeu.

Plus ce que le personnage met en jeu est important — dans l’absolu ou seulement pour lui — et plus le conflit qu’il est susceptible de générer augmente. Le conflit produisant une des sources les plus importantes de l’intérêt du public pour l’histoire, cet intérêt augmente à mesure qu’augmente l’enjeu.

L’intérêt de l’histoire est proportionnel à l’intensité du conflit que l’enjeu est susceptible de générer.

Lorsqu’un proche est enlevé comme dans Taken (Pierre Morel, 2008) ou qu’il est accusé de meurtre comme dans Madeo (Mother, Joon-ho Bong, 2009), lorsque la vie du personnage est directement menacée comme dans The Firm (La Firme, Sydney Pollack, 1993) ou dans Alien (Ridley Scott, 1979), ou lorsqu’elle l’est indirectement comme dans Rosetta (Jean-Pierre Dardenne, 1999) ou Precious (Lee Daniels, 2009), lorsque le personnage cherche l’amour d’un père comme Cal Trask dans East of Eden (À l’Est d’Eden, Elia Kazan, 1955), on comprend très bien le conflit, il est partagé par le plus grand nombre, presque sans exception, ce conflit parle à chacun, il est universel et chacun peut l’apprécier à sa juste hauteur.

Dans ces situations, il n’y a donc rien d’autre à faire que de jouer l’enjeu.

Mais les récits ne se contentent pas d’enjeux universels. Ils ont besoin, aussi, de toucher d’autres sphères, de montrer des enjeux plus particuliers, voire plus singuliers. C’est le cas par exemple pour Jacques Mayol dans Le Grand bleu (Luc Besson, 1988) dont la volonté est de rejoindre le fond de l’océan — l’enjeu a-t-il à voir avec la mort de son père ? C’est le cas pour Tom Seyr dans De battre mon cœur s’est arrêté (Jacques Audiard, 2005) qui veut apprendre le piano — l’enjeu a-t-il à voir avec sa mère et la vie qu’il ne supporte plus ? C’est le cas de “The Dude” dans The Big Lebowski (Joel Coen, 1998) qui veut récupérer son tapis. C’est le cas d’Ada McGrath qui veut récupérer son piano dans La Leçon de piano (La Leçon de piano, Jane Campion, 1993). Si tous les objectifs de ces films sont parfaitement clairs, leurs enjeux, en revanche, restent plutôt flous et subjectifs.

Dans ce cas, il est important pour l’auteur de montrer l’ampleur du conflit pour le personnage, de montrer en quoi l’enjeu affecte particulièrement ce personnage. Il est important de montrer combien il en coûte au personnage de réussir sa quête. C’est capital. Dans le cas contraire, le spectateur/lecteur risque de se désolidariser de la quête du personnage.

Moins l’enjeu est universel et plus
il faut exposer le conflit du personnage.

 ENJEU                                        ENJEU
UNIVERSEL                                   PERSONNEL
  |____________________________________________|
         ----- mieux exposer le conflit ---->

Notons pour terminer que le fait d’avoir un enjeu universel n’empêche pas de faire de cet enjeu, dans le même temps, un enjeu personnel, propre au personnage, individuel. Il en va ainsi dans Still Alice (Richard Glatzer, 2014) : Alice est touchée par une des maladies qui, au moment de la sortie du film, est l’une des maladies les plus médiatisées et l’une de celles qui engendrent le plus de crainte chez la plupart des individus. Lisa Genova, auteure du roman et docteur en neurologie, aurait pu en rester là, mais elle a décidé de rendre cet enjeu individuel en choisissant le métier du personnage avec à-propos : c’est une linguiste dont le cerveau est l’outil le plus précieux, dans sa vie personnelle comme professionnelle. L’enjeu, en étant universel et personnel, affecte en quelque sorte doublement le personnage.