La collection Narration

Quelle force construit la structure ?

La méprise la plus courante concernant l’élaboration de la structure concerne certainement la force qui doit gouverner cette structure. La première erreur que fait l’apprenti-auteur quand il pense à la forme de son histoire est de… réfléchir, d’intellectualiser, de froidement conceptualiser. Il s’évertue à établir des liens logiques reposant sur… la froide et implacable logique. Tout cela semble… logique. Sauf qu’il n’y a pas pire méthode et pire approche pour concevoir une structure forte.

Pourquoi ? Tout simplement parce qu’une structure — c’est-à-dire le parcours d’un personnage de chair et de sang le long d’un récit — s’appuie sur tout, tout excepté la froide logique. La froide logique conduit le protagoniste à prendre de froides décisions très sensées, très logiques, on le voit “décider que…” et puis “penser que…” et enfin “comprendre que…”, donc le contraire de ce que ferait tout un chacun lorsqu’il est pris dans un imbroglio de sentiments et de désirs, lorsqu’il est soumis à des pressions trop fortes, lorsqu’en d’autres termes il vit une histoire, une aventure.

Aussi est-il capital de comprendre avant d’aborder la forme de son récit que :

La structure doit naitre de
la force de l’émotion et de la nécessité.

L’émotion et la nécessité. Si la structure doit reposer sur des liens logiques, cette logique doit être une logique éminemment émotionnelle ou une logique du besoin.

Le raisonnement logique qu’il est toujours bon de suivre en concevant sa structure est le suivant : “Mon personnage éprouve cela, ce qui le pousse à… Tel autre personnage ressent cela et il en vient malgré lui à… Les évènements contraignent le méchant de l’histoire à…”, etc.

Dans Thelma & Louise (Ridley Scott, 1991), c’est l’émotion qui pousse Louise à abattre le violeur de Thelma. Ce sont les sentiments pour leur enfant qui poussent à agir — parfois jusqu’au meurtre — Selma Jezkova dans Dancer in the Dark (Lars Von Trier, 2000), Annie MacLean dans The Horse Whisperer (L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux, Robert Redford, 1998), Bryan Mills dans Taken (Pierre Morel, 2008), Cristina Peck dans 21 Grams (21 Grammes, Alejandro González Iñárritu, 2003) ou encore Darth Vador dans Star Wars (George Lucas, 1977). Ce sont les sentiments pour son ami qui poussent Bill Munny à retomber dans son côté obscur dans Unforgiven (Impitoyable, Clint Eastwood, 1992). C’est la volonté d’être aimé — donc la douleur de ne pas l’être — qui poussent à agir Cal Trask dans East of Eden (À l’Est d’Eden, Elia Kazan, 1955), David dans AI, Artificial Intelligence (Steven Spielberg, 2001). C’est la jalousie qui pousse Antonio Salieri dans Amadeus (Milos Forman, 1984). C’est la douleur de voir sa mère d’adoption mourir qui pousse le robot Chappie à vouloir se venger dans le film éponyme Chappie (Neill Blomkamp, 2015).

C’est la nécessité de sauver sa propre vie qui pousse à se battre Aron Ralston dans 127 Hours (127 Heures, Danny Boyle, 2010), McGuire dans The Firm (La Firme, Sydney Pollack, 1993), John J. Rambo dans First Blood (Rambo, Ted Kotcheff, 1982), Ripley dans Alien (Ridley Scott, 1979). Dans The Fly (La Mouche, David Cronenberg, 1986), c’est la nécessité de ne pas se transformer en bête qui pousse Seth Brundle à agir.

On pourrait multiplier les exemples à l’infini en s’intéressant non pas seulement aux intrigues principales mais à chaque temps qui relance l’action de tout récit captivant.

On peut noter que nous avons pris ici des protagonistes, car c’est effectivement le protagoniste qui, en priorité, façonne la structure de son histoire et la façonne sur la base de ses émotions (à l’exclusion, en général, de ce qui déclenche l’histoire, le protagoniste n’en étant pas toujours le responsable).

C’est le protagoniste qui fabrique la structure,
sur la base de ses émotions.

CHECKUP[Dans votre histoire, est-ce bien le protagoniste qui façonne l’histoire sur la base de ses émotions ? elaboration]

Prenons plus en détail le film The Maze Runner (Le Labyrinthe, Ball Wes, 2014). Notez que ce film n’a rien de particulier à ce niveau, ce n’est pas un film-exception où il serait exceptionnel de voir un protagoniste guidé par ses émotions. Mais c’est un excellent exemple dans le sens où l’accent est mis dès la toute première scène sur l’émotion principale du protagoniste : la peur.

Regardez les films sous cet angle, lisez les histoires sous cet angle et vous verrez à quel point ce sont les émotions du personnage, et pas seulement le protagoniste, qui gouvernent la forme, qui plantent les jalons les plus importants de la structure et qui déterminent la progression de l’intrigue jusque dans le détail.

La nécessité de l’émotion…

Mais pour que cela se produise, encore faut-il penser “émotion” lorsque l’on pense “personnage”, ce qu’oublie trop souvent de faire l’apprenti-auteur qui veut à nouveau trop réfléchir. Encore faut-il :

Rendre le personnage vulnérable
à l’émotion, aux sentiments.

CHECKUP[Vos personnages sont-ils suffisamment vulnérables pour avoir un impact réel sur la structure ? elaboration]

Puis le plonger dans des situations où ses émotions — positives ou négatives — seront mises à l’épreuve en exploitant sa vulnérabilité et le conduiront à prendre, très souvent au mépris de la logique ou du bon sens, des décisions qui auront une incidence réelle sur le cours de l’intrigue, une incidence parfois dramatique comme le personnage de Rob Hall dans Everest (Baltasar Kormákur, 2015) qui par sympathie pour son ami Doug Hansen prendra une décision qui leur coûtera la vie à tous les deux. Donc :

Les émotions des personnages doivent les conduire à prendre des décisions qui auront une réelle incidence sur le récit.

Notons à ce propos que la froide logique, le raisonnement désincarné, s’il fallait les confier à un personnage, ce pourrait être à l’antagoniste. Et il échoue souvent au moment où, constatant son échec — comprendre : sa froide logique n’est pas parvenue à infléchir le cours du récit —, ses émotions prennent le dessus et posent alors elles aussi leur marque sur la structure.

En conséquence, encore faut-il, pour que l’émotion gouverne la structure, que l’auteur apprenne à écouter ses personnages, à se rendre capable de ressentir leur souffrance comme leur joie, leur déception comme leur enthousiasme, et qu’il parvienne à mettre ces personnages dans des situations où leurs émotions et leurs sentiments pourront s’exprimer pleinement. Comment y réussir en restant sur le mode froid de la réflexion ?…

Si vous faites ce travail d’écoute de vos personnages, vous noterez qu’il arrive souvent que ce personnage n’ait pas envie de faire ce que vous, auteur, auriez envie qu’il fasse. Tant mieux ! Vous savez alors que vous vous rapprochez de votre histoire, que vous n’êtes plus en train de la violenter, de la forcer à s’écrire. Lorsque vous sentez vos personnages s’exprimer, prendre la parole pour construire la structure, alors seulement vous savez que vous êtes sur la bonne voie.

Nous y reviendrons plus précisément en abordant l’aspect pratique de la construction de la structure et en abordant les personnages dans l’ouvrage qui leur est consacré, rappelez-vous simplement pour le moment que construire cette structure est tout sauf un acte intellectuel, rationnel, froid, désincarné. Rappelez-vous qu’une structure qui ne repose pas sur l’émotion, aussi maligne soit-elle, ne sera jamais une bonne structure. Le public n’attend pas une thèse, un discours inaugural ou un mode d’emploi. Il attend une histoire, cette petite chose insignifiante qui lorsqu’elle est bien menée emporte et remue de l’intérieur. Parce que son ciment le plus solide, c’est la nécessité, le besoin, l’émotion et les sentiments.

CHECKUP[Est-ce bien l’émotion qui en premier lieu conduit la structure de votre récit ? elaboration]