La collection Narration

Le sous-texte

De toutes les notions qui concernent le dialogue, le sous-texte dont nous allons parler maintenant est peut-être la plus importante, la plus déterminante.

On peut se convaincre de son importance en constatant simplement la multitude de façons de le désigner, chaque appellation suggérant une de ses innombrables facettes : on parle de “non-dit”, de “sous-entendu”, de ce qu’il y a “derrière les mots”, de ce qui est suggéré “entre les lignes”, on parle d’“inférence”, de “texte caché” ou encore d’“implicite” et d’“explicite”.

Ce sous-texte constitue selon certains théoriciens 80% des dialogues de la vie courante comme des dialogues de fiction. À la lecture d’un manuscrit ou d’un script, il permet clairement d’identifier le bon auteur de celui qui ne le sera peut-être jamais.

L’énoncé et le sens

Pour comprendre cette notion de sous-texte, il faut comprendre que le dialogue est constitué de deux choses :

L’énoncé, ce sont les mots qui sont employés, c’est le contenant, c’est ce que notre oreille perçoit. Et puis il y a le sens, c’est la signification de l’énoncé, ce qu’il veut dire, c’est ce que notre cerveau comprend.

Notre oreille entend, notre cerveau comprend.

Si l’on parlait d’iceberg, l’énoncé serait la partie émergée de l’iceberg et le sens serait la partie immergée, invisible, sous l’eau, qui soutient la partie émergée.

Dans le dialogue de fiction, le sens contient très souvent beaucoup plus d’informations que l’énoncé, car il a été travaillé par un auteur pour susciter l’intérêt et respecter la concision.

Dans le premier épisode de West World (The Original) (Jonathan Nolan, 2016)1, on voit Teddy Flood arriver en train dans la ville principale du parc naturel. Il semble venir ici pour la première fois2. Dans la rue, il arrive derrière Dolores Albernathy à son cheval et ramasse une conserve que la jeune femme vient de laisser tomber derrière elle. Dolores se retourne alors, aperçoit Teddy et lui dit : “Tu es revenu…”.

Par ce simple dialogue de trois mots, nous comprenons que Teddy n’est pas un “touriste”. Il était parti, donc il a vécu un moment ici. Il était même certainement parti pour ne jamais revenir puisque la jeune femme semble s’étonner de son retour. Mais surtout, nous pouvons deviner à ce simple dialogue, confirmé par le jeu du personnage et la suite de l’action, que nous sommes en présence d’un couple ayant vécu une histoire d’amour et que cette histoire a été interrompue par le départ de Teddy. Une multitude de questions semblent en découler, par exemple : “Pourquoi Teddy est-il parti ?”, “Qu’est-ce qui s’est passé entre les deux jeunes gens ?”, “Pourquoi Teddy revient-il ?”, “S’il revient pour leur histoire d’amour, pourquoi les deux personnages conservent-ils, malgré l’embrassade, une telle distance ?”, “Pourquoi Dolores semble-t-elle, somme toute, si peu enthousiaste face au retour de Teddy ?”.

En d’autres termes, nous en apprenons infiniment plus que ce que contiennent les seuls mots “tu es revenu” et l’énoncé de ces quelques mots suscitent des interrogations, nous questionnent.

1  Une série qui aurait pu être formidable si elle ne s'était perdue dans les aller-retours temporels incessants, les dialogues aphoriques et les invraisemblances.
2  On pourra noter que les auteurs, dans cette séquence, n'ont pas triché, n'ont pas menti et l'on pourra observer comment ils ont installé certains signes soutenant la cohérence de la situation : d'abord, dans le train, Teddy ne contemplait pas le magnifique paysage qui s'offrait à lui, perdu dans ses pensées. Et puis, en descendant du train, on l'a vu saluer quelques personnes — mais on a pu penser alors que ça n'était que de la politesse. Ces deux seuls signaux nous permettent de confirmer rétroactivement que Teddy n'en est pas à sa première visite, ça n'est pas un touriste.

Divergence entre énoncé et sens

En d’autres termes, ce qui est dit dans le dialogue n’est pas nécessairement ce qu’il faut comprendre. Le sens peut même signifier le contraire de ce que dit l’énoncé, comme dans le célèbre “couvrez ce sein que je ne saurais voir” de Molière.

Lorsqu’il y a divergence entre énoncé et sens, on parle alors de sous-texte.

Il y a sous-texte lorsque énoncé et sens divergent.

Notez que ce qui caractérise aussi le sous-texte, c’est le fait que le sens est clair et unique. Clair : on le comprend sans avoir trop à réfléchir. Unique : toute personne entendant l’énoncé comprendrait quasiment la même chose.

Il y a sous-texte lorsque le sens est clair et unique.

Prenons l’exemple ci-dessous :

Un grand ciel bleu.

      KEVIN
Il fait beau, hein ?

Juliette lève le regard vers le ciel.

      JULIETTE
Oui, il fait très beau.

Dans cet exemple, il n’y a aucune divergence entre la réponse de Juliette et ce qu’elle veut dire. Elle confirme ce que dit Kevin en s’assurant que c’est vrai — ou en montrant qu’elle ne le confirme pas au hasard —, elle répète la même information. Son énoncé correspond au sens, il n’y a pas de sous-texte.

Voyons la modification ci-dessous :

Un grand ciel bleu.

       KEVIN
Il fait beau, hein ?

Juliette se retourne vers Kevin,
et lui sourit.

               dialogue | sous-texte
                        |
       JULIETTE         |       JULIETTE
Oui, il fait très beau. | Il fera toujours beau 
                        | lorsque je suis avec toi,
                        | même sous la pluie. Parce
                        | que je t'aime.
                        |           OU (simplement)
                        | Je suis bien avec toi.

Ici, le simple fait que Juliette se retourne et sourit — au lieu de regarder le ciel comme tout à l’heure — donne un tout autre sens à son dialogue. Il y a divergence entre l’énoncé et le sens, il y a donc sous-texte.

L’affirmation contraire, plus encore, peut créer sans ambigüité un sous-texte qui s’impose du fait que ce que dit le personnage est clairement faux et qu’il ne fait rien pour essayer de le dissimuler.

Un grand ciel bleu.

      KEVIN
Il fait beau, hein ?


           dialogue | sous-texte
                    |
     JULIETTE       |          JULIETTE
Non, il fait moche… | Je n'ai pas envie d'être d'accord
                    | avec toi.

Bien sûr, le sens précis du sous-texte, ici, dépendra de la situation — comme c’est très souvent le cas. Il pourra peut-être vouloir dire “Je n’ai aucune envie de me trouver ici, même par ce beau temps.” ou encore “Je suis triste parce que tu ne m’aimes pas.” si Kevin vient de dire à Juliette qu’il en préférait une autre.

Apprentissage du sous-texte

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, on apprend l’usage du sous-texte dès la plus tendre enfance, dès l’usage de la parole. Voyons par exemple comme il est utilisé dans ce dialogue que tout enfant prononce de nombreuses fois au cours de son début de vie.

             dialogue | sous-texte
                      |
      ENFANT          |         ENFANT
J'ai faim, maman.     |  Donne-moi à manger s'il
                      |  te plait, maman.

On peut remplacer “faim” par “soif”, “froid”, “mal” ou encore “peur” avec la même divergence entre ce qui est dit — l’énoncé : le constat d’un état — et ce qui est exprimé — le sens : la demande (impérieuse) d’y remédier.

L’enfant remarque vite — sans en être conscient — que le simple énoncé de son état produit une demande. Pourquoi formulerait-il cette demande puisque l’adulte s’en charge pour lui ? Plus tard, il s’étonnera que les choses ne fonctionnent plus ainsi et pourra en souffrir (raison pour laquelle il est important d’inciter gentiment les enfants à exprimer une demande, pas un constat).

Le même dialogue peut encore être cependant utilisé par l’adulte, avec un sens différent.

INT. ATELIER — JOUR

  Un atelier d'artisanat où de nombreux ouvriers 
  s'affairent.

  Le plus vieux d'entre eux se redresse tout à coup.

              dialogue | sous-texte
                       |
       CHEF ARTISAN    |        CHEF ARTISAN
  J'ai faim !          |  Et si nous nous arrêtions de 
                       |  travailler pour aller manger
                       |  quelque chose ?

La banalité de ces exemples n’a pas été choisie au hasard. Elle doit permettre de réaliser que, contrairement à ce que pense l’apprenti-auteur lorsqu’il peut lire dans des ouvrages pédagogiques l’illustration des sous-textes dans des scènes d’anthologie, le sous-texte ne s’applique pas seulement à ces scènes mémorables ou à de grands dialogues.

Situations d’application du sous-texte

Le sous-texte gagne en vérité à s’appliquer partout où l’information n’a nul besoin impérieux d’être exprimée explicitement. Il s’applique encore plus dans des situations où dire la vérité crue ne serait pas adaptée, où elle pourrait être perçue comme une agression (ce qui est un tort, bien souvent, mais nous ne sommes pas là pour en juger ou proposer un cours de communication).

Dans la vie, il est rare en effet que nous nous exprimions directement, au premier degré. Lorsque quelqu’un nous dérange, lorsqu’il nous met mal à l’aise, plutôt que de lui dire frontalement, nous préférons emprunter une voie détournée. Nous préférons “faire comprendre les choses” plutôt que de “les dire crument”.

Les raisons sont multiples, depuis la crainte de générer un conflit jusqu’à la peur de révéler notre faiblesse. Ou, suivant notre nature, nous pouvons au contraire produire de la violence pour exprimer nos peurs. Au lieu du dialogue de droite ci-dessous (le sens) nous préférons employer celui de gauche (l’énoncé).

                     dialogue | sous-texte
                              |
        MAUDE                 |        MAUDE
C'est ça ! Tire-toi ! Comme   |  J'ai peur que tu
un voleur !                   |  m'abandonnes et ça me
                              |  fait mal.

D’autres fois, les mots sont simplement impuissants à exprimer ce qui doit être dit, comme le “Hello Henrik” à la fin de The Girl with the Dragon Tattoo (Millénium, les hommes qui n’aimaient pas les femmes, David Fincher, 2011), lorsque la fille retrouve son père après plusieurs décades de séparation, dans son hall d’entrée. Ce “Hello Henrik” exprime en réalité : “J’aurais tellement de choses à te raconter que je ne sais par où commencer, et ce couloir est peu propice à mes expansions.”

D’autres fois, c’est la relation entre les personnages qui implique ce sous-texte, par le fait même que les personnages se connaissent et n’ont pas besoin d’exprimer certaines choses, comme nous l’avons vu plus haut avec West World (The Original). Dans les récits, c’est peut-être une des utilisations les plus fréquentes du sous-texte.

Avantages du sous-texte

L’implication

Le dialogue explicite, c’est-à-dire sans sous-texte, exprime les choses telles qu’elles sont et peut être compris sans aucune intervention active de l’auditeur. Le dialogue implicite, au contraire, exprime les choses en empruntant une voie détournée, indirecte, allusive, par inférence. Il appelle donc une déduction, une interprétation, qui pourra extraire de l’énoncé le sens véritable (à noter que ce jeu ne s’applique pas au seul dialogue mais à tout élément narratif, à commencer par les actions des personnages).

Le premier grand avantage de ce sous-texte est donc de faire participer le public. Il demande une participation active du spectateur/lecteur qui doit reconstruire le sens, il l’implique dans l’histoire, il lui fait sentir — inconsciemment — que l’histoire ne pourrait exister sans lui. Pour peu, bien entendu, que le récit soit suffisamment intéressant pour que ce public consente à produire un effort, et que cet effort ne soit pas trop important.

La vérité

Un autre des grands avantages du sous-texte est de faire passer plus facilement la vérité à l’auditeur. En effet, l’auditeur sera naturellement plus enclin à croire en une conclusion qu’il a lui-même forgée plutôt qu’en une conclusion qu’on lui imposerait de force par un dialogue explicite.

Cela est bien entendu directement lié au syndrome de Saint-Thomas dont nous avons déjà parlé : si l’on ne croit pas les mots (l’énoncé), on peut en revanche faire confiance en ce qu’on devine des mots (le sens).

Faire vrai

Il va de soi, enfin, qu’une des vocations narratives du sous-texte est de “faire vrai”, c’est-à-dire de faire s’exprimer les personnages comme nous nous exprimons dans la vie, en tout cas avec les mêmes mécanismes d’expression.

Comme nous l’avons suggéré en introduction, c’est à ce niveau que la différence est grande entre l’auteur expérimenté et l’apprenti ou l’auteur peu doué. Le premier construira un énoncé basé sur l’utilisation du sous-texte — il cherchera la partie émergée de l’iceberg qui pourra rendre compte de la partie immergée — tandis que le second, sans en être conscient, fera dire platement le sens à ses personnages.

L’exemple du “bonjour”

Cette nécessité de sous-texte peut expliquer — entre autres choses (*) — que le fait de dire “bonjour” dans un scénario est le plus mauvais dialogue qui soit. Car c’est, par excellence, l’énoncé qui correspond le plus au sens du dialogue. Quelqu’un qui dit bonjour veut simplement dire “bonjour” (voir ci-dessus le contrexemple tiré du film The Girl with the Dragon Tattoo). Et c’est tout l’art de l’auteur de trouver le moyen de ne pas l’utiliser sans être malpoli.

(*) Parmi les autres raisons qui peuvent expliquer le mauvais usage de ce “bonjour”, on peut trouver le fait qu'on doit toujours commencer le plus tard possible dans une scène, après ce qui n'est pas utile, et donc forcément après ce “bonjour” qui n'apporterait rien à la situation — sauf exception — cf. Le plus tard et le plus tôt possible dans La Structure. On peut voir aussi dans l'absence totale de conflit de ce dialogue une autre raison de sa proscription.

L’entrainement au sous-texte

On peut s’entrainer au sous-texte dans tous les compartiments de la vie, simplement en écoutant bien les gens et, plus encore, en s’écoutant écouter (sic)… C’est-à-dire en relevant tous ces moments où notre cerveau doit traduire un énoncé pour en comprendre le sens. Il ne se passe pas une journée sans que cela ne se produise.

Si tous les dialogues de la vie courante peuvent contenir du sous-texte, certains domaines sont plus fertiles que d’autres. Les discours ou les propos politiques, par exemple, sont des conteneurs inépuisables de sous-entendus et de sous-textes qu’il est intéressant d’étudier.

On peut également mener un travail très éclairant sur les textes des journalistes et voir comment les mots spécifiques qu’ils choisissent influencent clairement la façon dont l’auditeur va percevoir l’information — à son insu, s’il n’est pas vigilant.

Travail du sous-texte

Nous verrons plus tard, dans la section consacrée à la construction du dialogue, comment il est possible de travailler efficacement son sous-texte dans tous les dialogues de son histoire. Pour le moment, contentons-nous de vous encourager à le détecter, à partir de maintenant et pour une période suffisamment longue, partout où il se cache !

Le sous-texte des actions

Notons enfin, pour clore cette présentation du sous-texte, et comme nous l’avons suggéré plus haut, que ce phénomène de divergence entre énoncé et sens ne s’applique pas aux seuls dialogues. En vérité, il s’applique tout autant aux actions elles-mêmes. Une action peut signifier ce que l’on en voit, mais elle peut également signifier tout autre chose.

Par exemple, si l’on voit un garagiste travailler sur le moteur d’une voiture, l’action peut ne vouloir dire que ce que l’on voit d’elle : un garagiste travaille sur le moteur d’une voiture.

En revanche, si l’on sait que, pour gagner l’argent nécessaire à éponger ses dettes, le garagiste a accepté de trafiquer le moteur du héros, alors l’action prend un tout autre sens. On ne voit pas un garagiste travailler sur un moteur, on voit un personnage qui trafique un moteur pour mettre en danger la vie du protagoniste.