La collection Narration

Restructuration

“Une histoire a toujours un début, un milieu et une fin, mais pas toujours dans cet ordre.” Jean-Luc Godard

Godard joue ici sur l’ambigüité du terme “histoire”, suivant qu’on l’aborde dans le sens strict du terme histoire ou du terme récit. Tout récit, effectivement, doit posséder un début, un milieu et une fin, mais ces parties ne coïncident pas toujours et pas nécessairement avec le début, le milieu et la fin de l’histoire telle qu’elle s’est réellement déroulée (même dans le cas où c’est une pure fiction).

Le début de 21 Grams (21 Grammes, Alejandro González Iñárritu, 2003) existe, ainsi que son milieu et sa fin. Mais le début du film ne correspond pas au début de l’histoire qui s’est passée, pas plus que le milieu et la fin. Le début du film, c’est la présentation de la problématique, c’est la présentation des personnages, la présentation de l’accident. Le milieu ce sont les efforts des trois personnages pour tenter de trouver la paix après un drame. Et la fin, c’est la réalisation de la vengeance et le travail de pardon. Mais ce récit en début, milieu et fin ne correspond pas à l’histoire car de nombreux évènements sont déplacés d’une partie à l’autre.

Il en va de même pour Irréversible (Gaspar Noé, 2002), qui part de la vengeance pour aller vers quelque chose qu’on pourrait appeler l’“annonce du bonheur” (la femme enceinte). Il en va de même pour Memento (Christopher Nolan, 2000) et sa chronologie croisée — deux intrigues dont l’une va dans le sens normal de la chronologie et l’autre en sens inverse — ou tout autre récit qui reconstruit la chronologie comme Amadeus (Milos Forman, 1984), The Notebook (N’oublie jamais, Nick Cassavetes, 2004), Out of Africa (Out of Africa, souvenirs d’Afrique, Sydney Pollack, 1985), Crash (Collision, Paul Haggis, 2004), Two for the Road (Voyage à deux, Stanley Donen, 1967), Eternal Sunshine of The Spotless Mind (Michel Gondry, 2004) ou encore la série West World (The Original) (Jonathan Nolan, 2016).

C’est la raison pour laquelle, par parenthèse, il est impropre de parler de déstructuration pour ce type de récit. Au contraire, ces récits structurent beaucoup plus le récit que les autres, les récits “normaux”, qui ne font finalement que suivre la chronologie — ce qui représente déjà un challenge important en soi, qu’on ne s’y trompe pas. On devrait donc parler plutôt d’hyper-structuration ou de restructuration, mais en aucun cas de déstructuration.

Des utilisations plus classiques

Si la restructuration a un caractère déstabilisant, il en existe néanmoins des utilisations très classiques. L’une d’elles, la plus employée sans doute, consiste à traiter l’essentiel de l’histoire comme un flashback. Sa structure est la suivante :

 Séquence  |                            |  Séquence
 initiale  |    Retour dans le passé    |   finale
au présent |                            | au présent

(Notons que la séquence finale peut avoir différentes formes et fonctions.)

C’est peu ou prou la forme adoptée dans des films aussi différents que Amadeus, Out of Africa ou Crash.

On notera l’utilisation qui en est faite dans Amadeus ou Out of Africa. On se trouve dans les deux cas face à un récit rapporté, un récit raconté par un personnage, un des auteurs des évènements. Cette forme a l’avantage de se dédouaner de toute véracité excessive. Ceux qui ont critiqué la vraisemblance de Mozart dans Amadeus n’ont pas saisi qu’il s’agissait de la vision d’un vieil homme jaloux, Salieri, et qui plus est un vieil homme apparemment à moitié fou qui tente de se suicider au début de l’histoire. Le film ne raconte pas la vie de Mozart, elle raconte comment Salieri voyait Mozart. Ce n’est pas le rire de Mozart qu’on entend dans ce film, c’est le rire agaçant entendu par Salieri.

L’utilisation de cette forme dans un film comme Crash — ou plus encore dans Memento — est quelque peu différente. Elle cherche à présenter une situation finale — donc initiale dans le film — interrogative, surprenante, qui va nous faire nous demander : “Comment a-t-on pu en arriver là ?”. C’est sur cette question principale que ce type de film s’appuie.

Trop c’est trop

Si certains maitres sont contre toute forme de restructuration, comme Franck Capra ou Hank qui disaient haïr le flashback, la restructuration n’a pourtant rien d’anti-narratif. Elle s’apparente au rêve, au souvenir. Or, les rêves, les souvenirs, contiennent en eux une force d’évocation et de sens tout aussi forte que le récit chronologique qui est une vision éveillée, objective, de l’histoire.

On se méfiera cependant d’une restructuration trop marquée, qui peut tellement décontenancer le spectateur que la fiction en devient incompréhensible et même indigeste, comme c’est le cas pour la première saison de West World (The Original) ou le film Two for the Road — qui reste néanmoins une œuvre intéressante sur de nombreux points.