La collection Narration

Comment évaluer la qualité de ses idées ?

“Est-ce que c’est une bonne idée ?” Combien de fois cette question revient-elle au cours d’une séance de travail, au cours de toute la conception d’une histoire ? Et l’on tente d’y répondre en faisant appel à sa subjectivité, à ses seules impressions, à sa petite voix. C’est malheureusement en vain et l’on reste souvent dans le doute, incapables de savoir si l’idée doit être retenue ou abandonnée, d’être certain qu’elle est bonne ou non.

Il existe pourtant un moyen efficace de se faire une idée plus juste de la valeur de ses idées, par rapport à une histoire donnée. J’ai baptisé ce moyen le “Test de validité de l’idée”. Il est né d’un nombre considérable d’idées analysées, grandes ou petites, tirées de films, d’histoires diverses, pour découvrir ce qui en faisait de bonnes idées, même lorsqu’elles n’étaient pas forcément remarquables — pour juger du côté remarquable d’une idée, la petite voix suffit souvent.

C’est la petite voix qui le dit

Mais avant de l’aborder, voyons tout de même l’aspect subjectif de la réponse à cette question. Car en tout premier lieu, c’est bien entendu notre petite voix qui nous dit ou nous fait sentir quand une idée est bonne, quand elle nous plait, quand elle nous excite. Et comme je l’explique dans l’ouvrage consacré au travail de l’auteur, il faut toujours écouter sa petite voix. Si l’on s’enthousiasme pour une idée, c’est indéniablement qu’elle contient quelque chose.

Malheureusement, cette petite voix, pour l’apprenti-auteur, n’est pas encore bien accordée, n’est pas toujours de bon conseil, parce que l’on ne sait pas encore assez ce qu’est une bonne histoire, ce qu’est le bon fonctionnement d’une histoire, et sur quelles bonnes bases elle se construit.

Quoi qu’il en soit, et quel que soit son niveau en tant qu’auteur, rien n’empêche de passer son idée à la moulinette de ce test pour mieux l’estimer.

Le test de validité de l’idée

Pour connaitre réellement la valeur d’une idée par rapport à son histoire, le plus efficace, le plus sûr et le plus objectif est donc de lui faire passer un “test de validité”. Ce test consiste à estimer la valeur de l’idée au nombre de fonctions qu’elle remplit dans l’histoire. C’est, toutes histoires confondues, tous types d’idées confondues, la constante qu’on peut relever dans les films, les romans, les bd et toutes autres formes d’histoires.

La qualité d’une idée est proportionnelle aux nombres de fonctions qu’elle remplit dans l’histoire.

En d’autres termes, plus l’idée remplit de fonctions, meilleure elle est.

Ce que l’on appelle fonction, ici, pourrait s’appeler aussi rôle ou intérêt. Ça peut être (mais cette liste est loin d’être exhaustive) :

On peut alors tirer les conclusions suivantes.

Bien entendu, il ne s’agit pas de “tirer par les cheveux les fonctions d’une idée“. Ne voyez pas des fonctions à chaque carrefour de vos idées. Gardez à l’esprit qu’une excellente idée, dans un chef-d’œuvre, remplit environ 7 fonctions, rarement plus. Si la vôtre en remplit 12, soit vous êtes le nouveau génie de la narration, soit vous avez surestimé vos fonctions.

Ces fonctions doivent s’imposer naturellement, sans avoir à déblaterer sur leur pertinence ou leur existence. Et ces fonctions doivent avoir suffisamment d’impact sur l’histoire pour porter dignement le titre de fonction. En d’autres termes :

Ce que retire l’idée

Cette analyse des fonctions doit, en dernière instance, être modérée à la lueur de ce que l’idée retire à l’histoire telle qu’elle est avant qu’on l’ait eu. Car il n’est pas rare qu’une idée vienne retirer quelque chose à la narration, son ajout se fait rarement sans conséquence à divers niveaux.

Imaginons, pour Thelma & Louise (Ridley Scott, 1991) que dans l’histoire à un moment de son développement, on apprenait dans le préambule — c’est-à-dire au tout début de l’introduction — que Louise avait été violée, qu’elle était passée devant la justice mais qu’elle avait perdu, parce que la justice n’était pas sensible comme aujourd’hui à ces problèmes d’agression. Pour une raison d’efficacité et de couleur, la scène qui présentait cette information a été supprimée. Les deux informations ont dû être conservées mais repoussées dans la seconde moitié du film, car elles sont indispensables à la cohérence des motivations de Louise. C’était une bonne idée pour nombre de raisons que nous ne détaillerons pas ici, mais il y avait un prix à payer, deux prix même : a) l’assassinat du violeur par Louise semblait un brin excessif et b) on comprend moins pourquoi Louise ne veut définitivement pas se rendre à la police lorsqu’elle prend cette décision, elle semble plus inconsciente.

Ce fut le prix à payer pour déplacer ces informations. Heureusement l’auteure a fait ce qu’il fallait pour compenser ces pertes : pour a) il a fallu étirer plus le temps du viol et surtout renforcer les insultes de Darlan, pour b) la notion de meurtre a été renforcée, la notion d’auto-défense atténuée, pour rendre le risque d’être emprisonnées plus grand.

Donc, une fois que l’on a établi les fonctions de l’idée, on doit les modérer à la lueur de ce que l’idée fait perdre, aux pertes qu’elle entraîne.

À titre de repère, on peut retirer une fonction pour chaque perte importante.

Pour le décompte final, déduire une fonction pour chaque perte importante. C’est ce résultat final qui est à prendre en compte pour l’estimation finale du nombre de fonctions.

Pour un calcul plus juste encore, lorsque le cas se présente, on peut aussi faire la liste des fonctions de chaque perte, si c’est une idée par exemple. Si la nouvelle idée fait gagner moins de fonctions qu’elle n’en fait perdre, il y a des chances qu’il faille en rester à ce qu’est l’histoire sans ajouter la nouvelle idée.

Exemple

Prenons par exemple le baiser de Jack et Rose sur le Titanic (James Cameron, 1997), juste avant le naufrage du paquebot.

Quelles fonctions peut-on lui trouver ?

Mais la fonction la plus importante (les fonctions, en réalité) est ailleurs : par cet acte, l’auteur respecte une loi narrative qu’on ne pensait pas voir respectée ici (eu égard au fait qu’il s’agit d’un évènement historique connu de tous). Cette loi, c’est celle voulant que le meilleur protagoniste est toujours maitre de son destin, comprendre : c’est lui qui crée son propre malheur. On aurait pu imaginer que pour ce film, il ne le soit pas : quoi qu’il fasse, le naufrage du Titanic aura lieu.… Sauf que par ce baiser, l’auteur rend Jack et Rose responsables du naufrage du Titanic. Excusez du peu… En effet, si leur baiser n’avait pas détourné l’attention des vigiles, ils auraient pu voir l’icebert assez tôt. Un baiser de quelques secondes qui a été fatal. Ce qui donne donc :

Côté des pertes, il semblerait que ce baiser n’enlève rien à l’histoire. Imaginons juste, pour l’exemple, qu’il était beaucoup plus fort — en impression brute — à l’endroit où il était placé précédemment dans le développement (pure fiction, pour l’illustration). Cette idée conduirait donc à 1 perte.

Inutile d’aller plus loin. Cette idée remplit (au moins) 7 fonctions, à 7 niveaux différents de la narration, elle cause une perte, qui ramène donc le nombre de fonctions à 6, elle peut donc être adoptée sans hésitation.

Bien entendu, comme vous pouvez le constater, il faut parfois réfléchir en profondeur, bien comprendre son histoire, pour être capable d’établir ces fonctions. Mais quoi qu’il en soit, elles doivent exister pour valider définitivement une idée — ou la mettre de côté en attendant que ses fonctions augmentent.

Un réflexe

Plus on s’entrainera à faire passer ce test de validité à toutes les idées qui nous traversent la tête, quelles qu’elles soient, et plus apte nous seront d’établir la valeur de nos idées par rapport à l’histoire, et de les choisir avec soin.

Le bon comportement

Il est important cependant de ne pas oublier que l’écriture est un processus. Cela signifie ici qu’une idée pour laquelle on s’enthousiasmerait mais qui ne passerait pas ce test de validité avec succès ne doit pas obligatoirement finir à la poubelle. Ne jamais oublier que l’auteur a toujours deux solutions à sa disposition, face à un problème :

Ce qui laisse donc tout espoir, même aux idées les plus folles et farfelues !