La collection Narration

Construction des enjeux

Dans certains cas, l’enjeu coule de source : un enfant qui se fait kidnapper, un méchant qui veut détruire le monde, une femme atteinte d’une grave maladie, etc. Mais dans bien d’autres cas, l’enjeu ne coule pas de source, il est nécessaire de le construire, et de bien le construire.

Imaginons deux hommes, Antoine et Jack, à qui l’on confie le transport d’un camion, pour une certaine somme. Le tiers au départ, le reste à l’arrivée. Le récit va raconter l’histoire de ce transport, et tous les aléas du voyage. Quel est l’enjeu ? En l’état, ce sont les deux tiers de l’argent. Est-ce vraiment un enjeu narratif en soi ? Pas vraiment. Car au poker, ce qui crée la plus grande tension, ça n’est pas l’argent qu’on pourrait gagner, c’est celui qu’on pourrait perdre, jusqu’à se retrouver sans rien, à la rue et endetté.

Il en va de même de cette histoire. Et si on n’y prête pas gare, on trouve des incidents tellement amusants sur le parcours, des rencontres tellement improbables de gens hauts en couleur, que l’absence d’enjeu ne sera pas palpable. Et pourtant, soyez certain qu’au premier obstacle (ou disons au deuxième), le public va commencer à se demander pourquoi les personnages s’accrochent tant à leur objectif — pour peu qu’il soit suffisamment bien défini. Après tout, ils ont déjà un tiers de leur salaire, et c’est déjà une belle somme. Alors pourquoi risquer gros et risquer surtout de tout perdre en mourant ?

C’est là où la qualité de l’enjeu devient capital. Et qu’il faut le construire de toute pièce lorsqu’il n’existe pas dans la version initiale de l’idée.

Il y a de nombreuses façons de le construire, et principalement en écoutant son histoire et en écoutant ses personnages. Ce qui peut conduire par exemple à coller une dette de jeu à Antoine ; une dette tellement énorme qu’il est menacé de mort par ses créditeurs — voire pire : c’est toute la famille d’Antoine, sa femme et ses deux filles, qui sont menacées. Jack, lui, a toujours eu un rêve, qu’il n’a jamais pu réaliser : acheter un bar dans un coin tranquille. Son enjeu est faible, mais il existe de façon concrète — plus concrète que de l’argent, puisque c’est un rêve (sic). Mais s’il est volontairement faible au départ, cet enjeu, c’est pour créer du contraste (entre les deux personnages) et préparer des changements futurs. Car au cours du voyage, Jack, sur le point de renoncer devant les difficultés, sera menacé par Antoine : si Jack renonce, Antoine le tue (à contre-cœur, car ça n’est pas un méchant). L’enjeu fort de Jack intervient donc en cours de récit : c’est sa vie qui est maintenant en jeu.

Noter en passant quelques points qui sont discutés ailleurs : noter l’évidence du changement d’enjeu de Jack. Rien de plus normal à ce qu’Antoine le menace, puisque c’est sa seule chance de sauver sa famille. Noter également l’aggravation du conflit : cette menace, Antoine va devoir la maintenir en permanence, ce qui va générer un conflit très fort pour lui — et de belles nuits blanches.

Bien entendu, ce n’est qu’un simple exemple, on aurait pu imaginer n’importe quel autre enjeu. Un enfant malade par exemple, et que seule la somme promise pourrait sauver, on aurait pu imaginer la dernière affaire d’un mafieux qui veut se ranger en beauté, etc. À vous de construire cet enjeu, en fonction du style/genre du récit, des personnages, de vos thèmes de prédilection.

La vie est le meilleur enjeu

La vie, vous vous en êtes peut-être fait la réflexion, est l’enjeu par excellence. Et je dirais même, plus, pour obtenir un enjeu moins égoïste que sa propre vie : la vie de l’autre, de l’enfant (donc du personnage qu’on est censé protégé de tout), du conjoint (donc du personnage qu’on aime).

TODO: Avant d'ajouter les exemples, voir si ça n'est pas traité dans une autre page sur l'enjeu. TODO: Préciser qu'il n'est pas toujours question de vie et de mort (cf. Taken (Pierre Morel, 2008), la vie n'est pas menacée mais la fille sera transformée en esclave, cf. Still Alice (Richard Glatzer, 2014), en perdant la mémoire, Alice perd tout, jusqu'à sa famille) TODO: Donner des exemples, c'est pour sa vie et celle de sa femme Abby que Mitchel McDeere se bat dans The Firm (La Firme, Sydney Pollack, 1993), tous les membres de l'expédition dans Everest (Baltasar Kormákur, 2015). Les paysans dans Shichinin no samurai (Les Sept Samouraïs, Akira Kurosawa, 1954). Snake dans Escape from New-York (New York 1997, John Carpenter, 1981)

Mais cette vie, on peut ne pas l’envisager de façon moins concrète, elle peut être plus symbolique. C’est la vie de son fils Gene que Selma sauve quand elle lutte pour lui payer une opération des yeux dans Dancer in the Dark (Lars Von Trier, 2000). C’est la vie de sa fille Grace que Annie MacLean sauve, après son accident de cheval, en la conduisant à Tom Booker dans The Horse Whisperer (L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux, Robert Redford, 1998). C’est pour sa vie impossible sans amour que Joel Barish lutte dans Eternal Sunshine of The Spotless Mind (Michel Gondry, 2004). C’est pour la vie du peuple arabe que Laurence d’Arabie se bat dans le film éponyme Lawrence of Arabia (Laurence d’Arabie, David Lean, 1962).

Impact de l’enjeu sur les motivations

Notez en passant que l’enjeu, en plus de jouer les rôles que nous venons de voir, intervient directement sur les motivations du personnage. On le comprend bien lorsque la vie du protagoniste est en jeu. Les motivations du personnage découlent directement de ce qu’il met en jeu dans la situation, c’est-à-dire : sa vie. Il en va de même pour la plupart des enjeux.

Les motivations du personnage sont perçues
d’autant plus élevées que l’enjeu est fort.

TODO: bien préciser que c'est la perception de la motivation dont il est question ici. Inutile de surenchérir dans le récit.