La collection Narration

Le Principe d'inversion de polarité

C’est Robert McKee, auteur et pédagogue, qui dans son ouvrage Story introduit le concept pertinent traduit en français par “changement de valeur” (Dixit). Le terme valeur étant chargé de trop de connotations dans notre langue, je lui préfèrerai le terme “polarité”, sujet à moins de confusion même s’il semble moins parlant de prime abord.

Explicitons-le un peu : la polarité, c’est le statut d’un élément qui peut se trouver dans deux états contraires ou opposés. Ces deux états contraires ou opposés, ce peut être l’état + ou l’état -, le nord ou le sud, l’état blanc ou noir, sec ou mouillé, en haut ou en bas, éteint ou allumé, ignorant ou instruit, heureux ou malheureux, mort ou vif, etc.

Notez que nord/sud ou blanc/noir sont des états de polarité particuliers dans le sens où il est possible de se trouver entre ces deux états. On peut être gris ou au centre de la carte. Les autres polarités, en revanche, marque des états sans nuance : on ne peut être en haut en étant en bas, on ne peut être sec en étant mouillé et l’on ne peut être mort en même temps que vivant seulement en physique quantique… Il est vrai également que plus on est instruit et plus on se sent ignorant, mais c’est une autre histoire.

Une lampe qui s’allume et qui s’éteint inverse donc sa polarité. Une viande cuisinée inverse sa polarité : de crue elle passe à cuite. Un être humain inverse plusieurs polarités au cours de sa vie : de vivant il passe à mort, de jeune il passe à vieux, de pauvre il peut passer à riche, d’ignorant il peut passer à érudit, d’inconscient il peut passer à responsable, de libre il peut passer à prisonnier, de célibataire il peut passer à marié, etc.

Il en va de même pour tout élément dramaturgique à l’échelle de tout un récit comme à celui d’une unique scène ou même d’un simple dialogue. Deux amis peuvent devenir ennemis (Bill Houston et Selma Jezkova dans Dancer in the Dark (Lars Von Trier, 2000)). Des hommes libres peuvent se retrouver enfermés (The Maze Runner (Le Labyrinthe, Ball Wes, 2014), Cube (Vincenzo Natali, 1997) ou The Great Escape (La Grande échappée, John Sturges, 1963)). Un homme pauvre peut se retrouver riche (Jamal dans Slumdog Millionnaire (Danny Boyle, 2008)). Un inconnu peut devenir célèbre (Bernie LaPlante dans Hero (Héros malgré lui, Stephen Frears, 1992) ou Esther Blodgett dans A Star is Born (Une étoile est née, George Cukor, 1954)). Un homme sain peut devenir amputé (127 Hours (127 Heures, Danny Boyle, 2010). Un homme innocent peut se retrouver coupable (Rusty Sabish dans Presumed Innocent (Présumé innocent, Alan J. Pakula, 1990)). Un climat clément, ensoleillé, peut devenir redoutable (Everest (Baltasar Kormákur, 2015)). Un parc d’attraction peut devenir une zone sinistrée et dangereuse (Jurassic Park (Steven Spielberg, 1993)). Etc.

Toutes ces situations présentent des inversions de polarité qui assurent une progression lisible par l’inconscient du public qui peut se dire — sans même en être conscient :

Si l’état de fin n’est pas le même que l’état de début, alors il y a eu changement.
Si ce changement se fait dans le sens de l’histoire, alors il y a eu progression.

Cette inversion de polarité est donc d’une utilité et d’une efficacité redoutable pour garantir la progression de l’histoire.

L’inversion de polarité est le meilleur garant de la progression du récit.

Exemples à différents niveaux

Montrons comment, par exemple dans The Maze Runner, on peut trouver cette inversion de polarité sur plusieurs éléments à différentes échelles :

Exemple dans un film

Mais prenons un exemple concret de scènes successives pour tenter de montrer la diversité que peuvent prendre ces inversions, diversité qui empêche quiconque d’y voir le moindre procédé systématique sclérosant. Nous avons choisi les quinze premières minutes de The Last Samurai (Le Dernier samouraï, Edward Zwick, 2003). Note : ce film a été choisi au hasard, sans intention particulière et sans même être sûr que toutes les scènes respectaient à la lettre le principe d’inversion de polarité.

Nous espérons que les quinze premières minutes de ce chef-d’œuvre suffiront à montrer la richesse d’expression que peuvent prendre ces inversions de polarité. On pourrait de plus montrer la pertinence de chacune d’elle pour le récit, comme on a pu le faire pour la toute première. Mais ce qu’il est important de sentir surtout, c’est la sensation de progression qu’elles insufflent au récit, scène après scène.

Plus tard…

Nous verrons plus tard, au moment de la construction de la structure, comment cette inversion de polarité peut servir à construire de façon efficiente toutes les scènes du récit. Pour le moment, restons-en à l’énonciation et essayons simplement de la retrouver dans les films, les romans, toutes les histoires auxquelles vous pouvez être confronté à partir de maintenant.