La collection Narration

Her

Avant-propos

Le scénario de ce film de Spike Jonze a obtenu en 2014 l’Oscar du meilleur scénario original, le Golden Globe du meilleur scénario et le Writers Guild of America Award pour le meilleur scénario original.

Une romance apparente

Le film Her (Spike Jonze, 2013) a toutes les apparences d’une love-story, d’une romance marquée d’une forte originalité puisqu’elle a lieu entre un humain et un OS — un système d’exploitation d’ordinateur.

Voilà la structure de cette romance au cours du film.

                        Theodore
                        officialise
                        son amour
                Ils font    .   Rendez-vous            - IDYLLE -
                l'amour     .   avec l'ex           Theodore
         Theodore   .       .       .               se livre
         se confie  .       .       .  - DOUTES -   complètement
    Contact  .      .       .       .                 .
       .     .      .       .       .      Partenaire .     Tromperie
Rencontre    .      .       .       .      sexuelle   .        .  Rupture
--|----|-----|------|-------|-------|----------|------|--------|-----|-----
10:00 12:00 25:00 36:00    1h02    1h04      1h14    1h28     1h44  1h49
                                                       
           PVT 1   1/3     C.d.V              2/3     PVT 2
Structure générale du film

On peut remarquer immédiatement que c’est cette intrigue amoureuse qui construit les fondements de la structure du récit, en allant chaque fois au plus simple, sans la moindre complication.

La rencontre et la prise de contact se font à la position idéale de l’incident déclencheur, c’est-à-dire au milieu de l’exposition.

Le premier pivot sera le moment où Theodore se confie à Samantha. Ça n’est pas anodin quand on sait que le personnage est un mâle… Et un mâle n’est pas enclin, en général, à la confidence et aux épanchements de l’âme.

Puis vient, au premier tiers, un moment inévitable dans toute romance : la communion des corps, même si, ici, il s’agit seulement d’une façon de parler. Mais ils font cependant l’amour. Et leur amour est toujours en pente ascendante.

Puis, à la clé de voûte, c’est-à-dire au milieu du film — ici à peine retardé de quelques minutes par rapport à l’emplacement absolu de la clé de voûte — survient un autre moment capital : Theodore fait l’aveu officiel de son amour, ou plutôt prend la pleine conscience de cet amour suite à une réflexion de son amie Amy. On est véritablement sur une clé de voûte : suite à cette résilience, le récit va fatalement prendre une autre direction. L’aveu de cet amour va faire sombrer peu à peu Theodore dans les affres du doute. Le rendez-vous avec Catherine, sa future ex-femme, l’aide à s’enfoncer dans ce doute, c’est la première scène de la seconde partie du développement.

Et c’est là que Samantha commet l’impair qu’elle n’aurait jamais dû commettre : au deux tiers parfait du film — c’est-à-dire en exacte symétrie de leur première scène d’amour — Samantha offre une partenaire sexuelle de substitution. Theodore le vit très mal, il s’enfonce un peu plus. On notera que c’est le moment où l’on peut se poser des questions sur l’intelligence de Samantha, qui, sur le coup, a fait un peu de forcing, n’a pas fait preuve de l’intelligence qu’elle montrait jusque-là (elle ne connait pas encore parfaitement la nature humaine).

Ce moment est le moment le plus bas de leur relation jusque-là. Ils ont touché le fond.

Mais après mûres réflexions et grâce à une discussion avec Amy, Theodore réalise que son amour pour Samantha est un cadeau et il s’ouvre totalement à elle, il se livre comme il ne l’a jamais fait avec personne. C’est le pivot 2, un pivot qui répond à la confidence du pivot 1 et propulse le film dans son dénouement.

S’ensuit une parfaite idylle, puis un voyage à la montagne où de sourdes dissonances commencent à se faire entendre du côté de Samantha, notamment par la rencontre d’un autre OS d’une rare intelligence. Ces dissonances, qui iront de plus en plus fort, seront la marque de ce dénouement, imprimeront le caractère de ce troisième acte.

Et c’est alors que Theodore apprend l’impensable : pendant tout ce temps, Samantha le trompait, le partageait avec des milliers d’autres utilisateurs… Pour Theodore — et pour nous spectateurs —, c’est le choc. C’est bientôt la rupture définitive, pour cause d’incompréhension, qui survient une dizaine de minutes avant la fin (climax de leur relation) alors qu’ils s’étaient croisés une dizaine de minutes après le début (incident déclencheur).

On voit donc que le plan général du film est construit très précisément sur cette intrigue amoureuse. Vous noterez à quel point cette forme est simple. Rencontre, confidences, acte sexuel, annonce, doutes, erreurs, relance, tromperie, rupture. La vie, rien de bien original.

Restez convaincu que ça n’est pas à cause de l’originalité de cet amour que cette forme est simple. Elle est simple parce que tout fondement d’une bonne structure est simple. Parce qu’une bonne histoire s’appuie presque toujours sur des fondements évidents qui seront ensuite complexifiés par le traitement.

Par exemple, pour donner de la complexité à cette forme simple, Spike Jonze construit ses pivots sur une caractéristique particulière du personnage, particulière mais très masculine : la pudeur des sentiments. Ainsi, se confier à Samantha dans le pivot 1 (quart du film) marque bien le début d’une véritable histoire d’amour entre eux. C’est subtil, ça passe presque inaperçu. De la même manière, cette caractéristique est à nouveau mise à contribution dans le pivot 2 (3/4 du film) pour mettre un terme à la période de doute et lancer l’idylle qui marquera tout le dénouement. Faire reposer ainsi les “piliers narratifs” que sont les pivots 1 et 2 sur une caractéristique aussi subtile du personnage participe à donner la sensation de complexité, en brouillant les cartes narratives, en rendant la forme imperceptible. En la construisant, pourtant, de façon simple et délibérée.

Derrière la réalité

Mais derrière cette réalité qui construit les fondements du récit, on trouve un parcours beaucoup plus complexe et qui semble donner le vrai sens du film.

Cette histoire peut s’énoncer par : c’est l’histoire d’un homme qui ne parvient pas à faire le deuil de son couple.

Plus que la question dramatique fondamentale “l’histoire d’amour entre Theodore et Samantha sera-t-elle possible ?” (QDF) — qui est là pour une certaine frange, importante, de spectateurs —, il y a cette autre question, plus profonde : “Theodore parviendra-t-il à faire le deuil de son ancien couple ?”.

Si vous repensez à votre vision du film, vous vous rappellerez sans doute que c’est véritablement la première question assez claire qu’on se pose à propos du personnage (c’est son incident perturbateur, un évènement qui se produit avant le film mais dont nous sommes informés à l’intérieur du film, sur la dimension S — les dimension H, S et P dans Les Concepts narratifs en action). On le voit triste dès le début du film, on se demande pourquoi en comprenant que sa solitude ne suffit pas à expliquer son état, puis on apprend peu à peu l’état des choses, notamment en faisant connaissance avec les amis de Theodore qui tentent de le “recaser” avec quelqu’un.

Samantha s’insère elle-même dans cette dynamique puisqu’une de ses premières actions est d’encourager Theodore à prendre rendez-vous avec une rencontre qu’on lui propose (20e minute). Vers la 24e minute on entend parler explicitement du divorce et l’on apprend que Theodore traine à signer les papiers depuis un an déjà. Cette fois, donc à la fin de l’exposition, la question dramatique fondamentale est clairement posée : “Theodore parviendra-t-il à faire le deuil de son ancien couple ?”.

Du point de vue de cette intrigue, la relation avec Samantha devient un simple moyen pour Theodore d’atteindre son but, de parvenir à faire le deuil.

Sitôt la clé de voûte passée, la première action du personnage dans la partie 2 du développement est de dire à Samantha que ça ne peut plus durer, qu’il a pris rendez-vous avec Catherine, sa future ex-femme, pour signer les papiers du divorce. Theodore est dans les meilleures dispositions pour faire son deuil. Vous noterez qu’il n’a jamais marché aussi vite.

Mais la rencontre avec sa femme est douloureuse et l’on sent que Theodore vit très mal cette rencontre. On sent qu’ils ont chacun signé les papiers, mais que ça n’est pour le moment qu’une signature sur un document. L’un comme l’autre ne semble pas mûr.

Régulièrement au cours du film des flashback viennent nous rappeler cette obsession du personnage pour sa vie d’avant, son ex est encore omniprésente en son esprit. Notez que ce procédé structurel a le grand mérite de maintenir très présente la QDF “Theodore va-t-il réussir à faire le deuil ?”.

Puis surviennent les difficultés avec Samantha qui conduiront leur relation, après une brève embellie, jusqu’à la rupture. Et c’est véritablement cette rupture qui permet à Theodore de faire le deuil. Un deuil qu’il amorce dans la scène à 1h54mns. Une longue réflexion qui se conclut par le sourire du personnage.

Puis vient la scène où il demande à son nouvel OS d’écrire une lettre pour Catherine, sa future ex-femme (sic). Une lettre émouvante, presque en forme de déclaration, où il lui dit tout ce qu’ils ont partagé, qu’ils ont grandi ensemble — ce qui fait bien sûr écho à l’évolution de Samantha, qui, elle, ne s’est pas faite au rythme de leur amour — et qu’il aura toujours un peu d’elle-même en lui.

Cette fois, ça y est, le personnage a fait le deuil. Du personnage triste qu’il était au tout début du film, il devient le personnage serein, les yeux ouverts vers l’avenir, ouvert à l’amour, comme le suggère cette toute dernière scène où il est assis avec Amy sur le toit de leur immeuble, à contempler les lueurs de Los Angeles. Certains y verront une ouverture sur une aventure entre Theodore et Amy, mais ce serait bien mal comprendre les personnages. Mais l’auteur, malin, fait bien sûr volontairement planer sur les personnages cette éventualité.

Comme nous l’avons dit plus haut, du point de vue de cette intrigue du deuil, la romance avec Samantha ne devient qu’un moyen qu’utilise Theodore pour parvenir à l’objectif. Nous y reviendrons plus en détail dans l’ouvrage sur la Dynamique narrative, nous ne faisons que le mentionner ici.

Her est un exemple de film où l’objectif véritable du personnage (faire le deuil) n’est pas celui qui sera véritablement joué à l’intérieur du film, ça n’est pas celui qui construit le détail de la structure. Ici, c’est un moyen — pas n’importe lequel cependant — qui remplira ce rôle, l’objectif étant maintenu par les flashback qui parsèment le film.

Simplement jouer les choses

Une fois posés ces deux éléments, ces deux parcours, ces deux intrigues, il ne reste plus qu’à l’auteur à les jouer, à en tirer tout le sel. Mais à nouveau, remarquez à quel point tout cela est simple — la deuxième intrigue (le deuil) se limite à trois ou quatre scènes importantes tout au plus — mais notez comment l’auteur parvient à créer de la complexité à partir de ces éléments simples, grâce au traitement, à la justesse des personnages, à la richesse des dialogues et des réflexions sur l’amour et, bien sûr, grâce à la pertinence et l’intérêt des idées simples retenues.

Les Tiers du film

Aux tiers exacts du film sont situés les deux seules scènes d’amour du film. À 36:00 environ la première fois que Theodore fait l’amour à Samantha et à 1:15:00 la seconde fois où Samantha tente de le faire par personne interposée, en utilisant Isabella comme substitut.

Il est intéressant de noter que ces deux scènes sont les plus longues du film, comme si l’auteur voulait palier le côté cérébral de son histoire en donnant de l’importance à ces deux scènes charnelles, même si la première reste tout de même plus cérébrale que corporelle…

Grandir ensemble

Il est intéressant de voir comment Spike Jonze joue le parallèle entre les deux amours de Theodore, celui de Samantha et celui de sa femme Catherine. La notion d’évolution y joue un grand rôle : c’est l’évolution — trop rapide — de Samantha qui causera la rupture. C’est cela qui fera comprendre à Theodore la valeur de l’amour qu’il a partagé avec Catherine. Dans la lettre qu’il lui écrira à la fin, aussi touchante qu’une déclaration, Theodore insiste sur le fait qu’ils ont grandi ensemble — une idée qui a été plusieurs fois introduite au cours du film — et que plus qu’une cause de leur rupture comme il le prétend auparavant, c’est au contraire ce qui fait que leur amour a et aura toujours un sens. Comme il le dit : il y aura toujours un peu d’elle en lui.

Sous-entendu : alors que Samantha, elle, n’a peut-être laissé aucune trace en lui.

Conclusion

Ce film, dont nous venons de survoler la structure, est donc intéressant à plus d’un titre. Je n’en soulignerai qu’un seul pour conclure : le respect, malgré l’originalité du sujet, malgré le décalage temporel (l’histoire se déroule dans le futur), le respect donc de la forme originale : la romance.

Cette forme de genre est parfaitement respectée dans ce film, parfaitement apparente, et pourtant, en tant que spectateur, nous en avons très peu conscience tant les éléments mis en présence décalent le propos, nous donnent le sentiment d’assister à quelque chose de tout à fait inédit.

Une bonne structure, finalement, c’est très souvent cela. Quelque chose de parfaitement connu, mais qu’un élément singulier vient nous faire redécouvrir.