La collection Narration

Cohérence spatio-temporelle

La cohérence spatio-temporelle, c’est-à-dire la cohérence au niveau des temps et des espaces de l’histoire — joue un rôle capital dans l’impression de cohérence que donnera le récit, un rôle (presque) aussi capital que la cohérence psychologique des personnages que nous traitons dans l’ouvrage qui leur est consacré (cf. La cohérence dans Les Personnages). Je parle ici “d’impression” car j’ai la profonde conviction que c’est notre inconscient — la partie de notre cerveau dont l’activité nous échappe — qui gère en quelque sorte ces problèmes et qui, à la fin du livre, de l’album de BD ou du film, nous envoie un message validant cette cohérence ou l’invalidant sans que nous soyons toujours capables d’en déterminer avec précision les raisons. Je suis certain que vous connaissez ce sentiment.

Dans les travaux des apprentis-auteurs, les incohérences spatiales, plus rares que les incohérences temporelles, concernent le fait qu’un personnage ne peut pas passer d’un lieu distant à un autre dans un intervalle de temps trop court (exception faite évidemment des films de SF disposant de téléporteurs dans leur arsenal…).

Plus fréquentes et plus difficiles à déceler sont les incohérences temporelles. Si un homme sort de prison à la scène 3 et qu’à la scène 6 son conseiller de probation lui tombe dessus en lui reprochant de ne pas s’être présenté aux deux derniers rendez-vous hebdomadaires qu’il lui avait fixés à sa sortie de tôle, encore faut-il que les scènes 4 et 5 laissent penser qu’il a pu s’écouler 15 jours entre la scène 3 et la scène 6. Dans le cas contraire, notre inconscient se demandera comment ces deux rendez-vous hebdomadaires auraient bien pu avoir lieu alors que le personnage vient à peine d’être libéré.

Le secret : tenir l’agenda de l’histoire

La solution la plus simple pour gérer ces problèmes est de tenir l’agenda de l’histoire. Pour ce faire, vous pouvez utiliser le même type d’agenda que celui que vous utilisez quotidiennement. Les outils informatiques permettent de créer de nouvelles instances d’agenda très simplement, pourquoi ne pas en profiter pour créer celui des personnages de votre fiction ?

La première chose à faire alors, au début du développement, sera de déterminer la durée de l’histoire. Pas la durée du récit mais bien la durée de l’histoire : sur combien de temps réel l’histoire se déroule-t-elle ? Un jour ? Deux mois ? Un an ? Notez que même sans agenda il est bon de s’en faire une idée rapidement, quitte à la modifier progressivement au cours du récit.

Une fois cette durée déterminée même approximativement, l’utilisation de l’agenda pousse à se poser une autre question pertinente : à quelle époque de l’année l’histoire serait la plus intéressante ? Est-ce en hiver, pour profiter d’une scène de Noël ? Est-ce pendant les grandes vacances, avec tous les enfants à la maison ? Est-ce à la rentrée, lorsque tout le monde revient bronzé pour reprendre le travail ?… Est-ce au printemps et au moment d’un anniversaire ? Là aussi, ce sont des questions que se pose rarement l’apprenti-auteur et qui pourtant sont riches de stimulation de l’imaginaire.

Une fois la durée et la période déterminées, vous serez en mesure de placer les évènements du récit en partant de ce principe : deux scènes de jour qui se suivent se déroulent le même jour et à partir du moment où une scène se déroule de nuit, la scène suivante se passe un des jours suivants.

En plaçant les évènements sur cet agenda, on se rend compte immédiatement des problèmes de cohérence temporelle — et même spatiale — qui peuvent se poser : si une ellipse de 15 jours est nécessaire entre deux scènes pour comprendre la seconde, alors il est impératif de trouver un moyen de faire enregistrer ou sentir cette ellipse par le public. Et l’on peut alors trouver des idées intéressantes, en accord avec le sujet, comme par exemple dans The Devil Wears Prada (Le Diable s’habille en Prada, David Frankel, 2006) lorsque Andy passe de la jeune fille mal fagotée à la demoiselle très hip qu’on voit revêtue d’une dizaine d’ensembles différents dans le seul temps de son parcours de chez elle à son journal.

Cet agenda vous sera également très utile pour mieux entrer dans l’histoire, pour vous en faire une représentation mentale plus concrète, pour mieux sentir sa réalité possible et donc pour mieux la rendre ensuite. Vous découvrirez que les ressources de cet outil vont bien au-delà de la seule gestion de la cohérence spatio-temporelle de votre récit !