La collection Narration

Intrigues en escalier

Dans un récit, même pour l’écrit, on ne doit jamais penser la progression sur la base de formules telles que peu à peu, au fur et à mesure, progressivement car un récit fonctionne par temps très précis. Il n’est pas peu à peu 5 heures, il n’est pas progressivement le soir, il n’est pas le matin au fur et à mesure.

Même lorsqu’il traite une temporalité longue, le récit fonctionne en temps très précis. S’il doit montrer un homme rentrant en prison et se dégradant peu à peu, il ne pourra justement pas montrer cet homme se dégrader peu à peu — sauf s’il trouve une idée visuelle ou conceptuelle pour le faire (*). Il montrera l’état du personnage à l’entrée de prison, puis à deux moments espacés dans le temps — où l’on pourra mesurer une progression — puis enfin son état en sortant de prison. Nous appellerons chacun de ces temps une marche dans la suite.

(*) Par exemple, si l’auteur a réussi à faire une parallèle entre le personnage et une plante, le simple fait de voir, dans un long plan unique et accéléré, la plante se faner jusqu’à l’affaissement pourra rendre ce peu à peu et contredira ce que nous démontrons ici.

L’auteur doit donc gérer ce paradoxe : créer une progression, mais à partir de points temporels très précis.

Mais n’est-ce pas exactement ce que faisait le cinéma lorsqu’il était en pellicule, et que des images fixes créaient l’illusion du mouvement ? % Ou peut-être partir de cette image pour parler du problème. En commençant par  Il est un paradoxe incroyable % dans le vieux cinéma [une note pour dire que l’écran TV ne fonctionne pas de la même manière] et sa pellicule  c’est % à partir d’images fixes que le mouvement se crée.

Toutes les marches

Une bonne progression narrative est comme un escalier. Elle progresse marche par marche, sans en oublier et sans en faire de trop hautes.

L’erreur la plus fréquemment commise est de négliger l’évolution du personnage principal, de lui faire “sauter des marches”. Il faut s’assurer que chaque temps de son évolution est bien marquée, qu’elle est lieu dans la même scène ou dans des scènes différentes.

Ne pas oublier de marches, cela consiste à s’assurer en tout premier lieu que chaque étape de la progression soit motivée. Une étape de la progression est motivée lorsqu’elle possède son propre déclencheur. Rien ne peut évoluer sans déclencheur, dans une histoire. Même lorsque le personnage principal ne fait que “avoir une idée”, dans une bonne histoire, il n’a pas cette idée dans le vague, elle est motivée par un évènement, une information par exemple dont il prend connaissance, peut-être de façon tout à fait indirecte.

Dans The Firm (La Firme, Sydney Pollack, 1993) par exemple, ça n’est pas une illumination soudaine et tombée de nulle part qui traverse l’esprit de McGuire quand il décide de s’attaquer à sa firme d’avocat par le biais de la sur-facturation. C’est un rendez-vous avec un client. Notez que ce temps, capital dans le film, donc une marche importante, est traité comme tel, il n’est pas négligé, les auteurs le préparent et le valorisent : la scène est annoncée — le client cherche plusieurs fois à parler au personnage — et elle est placée à un endroit stratégique du film : le milieu. C’est la clé de voûte qui va changer le cours de l’histoire.

Pas de marche de trop

Si vous détectez une scène qui finalement ne fait que peu avancer l’histoire, demandez-vous si vous ne pourriez pas la compiler avec une autre scène existante (cf. ci-dessous).

Une marche de trop, ça peut être une marche qui répète simplement une étape précédente.

TODO: Développer

Des marches qui montent

Assurez-vous également que votre progression en soit réellement une et apprenez à reconnaitre les scènes qui provoquent des retours inopinés en arrière. Il n’y a rien de pire pour casser l’allant de l’histoire et ennuyer le lecteur/spectateur.

Ce retour en arrière est souvent provoqué par la ré-apparition de quelque chose que l’on a déjà vu. Si l’on a déjà vu le protagoniste négocier avec un agent de l’administration, et qu’on le revoit plus tard refaire la même chose, sans changement radical, alors il y aura sensation de retour en arrière.

Ces retours en arrière peuvent être aussi provoqués par la similitude de deux obstacles. Si l’on a vu à la minute 30 le héros soulever un poids de 50 kilos et qu’à la minute 55 il doit soulever — dans le même état — un poids de 40 kilos, il y aura sensation net de retour en arrière.

Ce sont les deux principaux écueils que l’on peut rencontrer.

Compiler des marches

Comme nous l’avons dit plus haut, il est parfois intéressant de compiler deux scènes en une seule. Lorsqu’elles sont trop pauvres. Mais la pauvreté n’est pas toujours l’unique raison de ce choix. Il peut s’agir de tout autre chose, par exemple d’économie ou encore d’accélération brutal de la narration.

On en trouve un très bel effet dans une des premières scènes de Jupiter Ascending (Jupiter : Le destin de l’univers, Lana Wachowski, 2015). Cette scène est composée comme une unité unique, dans le même décor et le même temps, mais présente deux temps radicalement différents : dans le premier, on assiste à une scène d’intimité, tendre, complice, entre les parents de Jupiter, alors que sa mère est enceinte d’elle. Puis, brutalement, des cambrioleurs font irruption, et lorsque le père veut “sauver” son télescope, un des cambrioleurs l’abat froidement.

Outre la rupture rythmique qui dynamise tout à coup une scène qui aurait pu être un peu trop posée par rapport à ce qu’est le film — un film d’action —, elle prend tout à coup une dimension considérable en présentant dans le même temps la vie — naissance prochaine de Jupiter — et la — assassinat de son père. C’est-à-dire qu’elle prend un caractère quasi-mythique, pour ne pas dire mystique.

Sans parler bien entendu des économies budgétaires accomplies par cet artifice d’écriture très bien venu : un film est affaire d’argent, et les auteurs préfèrent en dépenser peu partout où il est possible d’en dépenser moins.

Lorsque l’on fait la somme des gains accomplis, on peut conclure qu’il s’agit d’une excellente idée. Pas de celles qui marqueront le spectateur, mais de celles qui, multipliées, produisent à coups sûrs — ou presque — les meilleurs récits.