La collection Narration

Cas complexes

Prenons deux films qui présentent des cas complexes et intéressants d’intrigues multiples. Complexes principalement pour leur nombre d’intrigues et intéressants dans le sens où compliquer une histoire en multipliant les intrigues est facile, mais les multiplier pour aboutir au final à un schéma simple est un tour de passe-passe payant et redoutablement difficile à réaliser.

Ces deux films sont American Beauty (Sam Mendes, 1999) et Minority Report (Steven Spielberg, 2002).

Ils sont similaires dans le sens où ils développent effectivement plusieurs intrigues distinctes qui finissent par converger.

Mais ils sont radicalement différents dans le sens où le premier, American Beauty :

… alors que le second, Minority Report :

American Beauty

Dans American Beauty, on a l’impression, dans un premier temps, d’assister à une histoire à plusieurs protagonistes qui possèdent chacun leur propre intrigue :

On passe pendant tout le film d’un point de vue à l’autre. Mais plus l’histoire progresse et plus on découvre que les intrigues se recentrent sur le père, le vrai protagoniste, pour découvrir finalement qu’elles n’existent que par rapport à la sienne et son meurtre.

Car il s’agit bien de cela en vérité : Lester Burnham nous apprend dès le début du film qu’il est mort et l’on comprend rapidement que cette mort n’est pas naturelle, qu’il a été assassiné. La question qui se pose alors est “Qui a assassiné Lester Burnham ?”. Chaque intrigue développe sa propre théorie.

Le film se présente sous l’apparence d’un film complexe simplement par le choix original de faire de chaque suspect le protagoniste de sa propre intrigue. Alors que, traditionnellement dans les enquêtes pour meurtre, le suspect est l’objet de l’intrigue — l’inspecteur de police restant le protagoniste —, le suspect devient ici le sujet de l’intrigue, le protagoniste.

Et cela modifie en profondeur la perception du récit, qui parait plus complexe du simple changement fréquent de point de vue. La nature même du film s’en modifie, qui parait traiter de l’histoire psychologique de plusieurs personnages complexes alors qu’il n’est en réalité qu’une enquête pour meurtre, avec fausses pistes et vrai coupable.

Minority Report

Le film Minority Report présente un cas similaire dans l’apparence mais différent dans les fondements. Ici, c’est dès le départ que toutes les intrigues sont étroitement liées, mais nous le découvrirons seulement en cours de récit.

Voici, dans l’ordre de leur entrée en scène, les intrigues principales du film.

En apparence, ces intrigues n’ont rien à voir1 et ne sont reliées entre elles que par le fait que John Anderton, le protagoniste, soit impliqué directement dans chacune d’elles.

1  Même si exposées clairement sur le papier comme nous l'avons fait, avec tout le temps d'y réfléchir, on peut sans trop de difficulté relier la deuxième à la quatrième intrigue. En suivant le film, cependant, cette évidence n'a pas le loisir de se formuler.

Mais plus le film progresse et plus l’on découvre le lien qui unit en réalité toutes les intrigues. Elles sont toutes reliées de façon ténue à l’intrigue principale concernant l’entreprise Precrime.

Sous ses allures de film d’action, ce film est donc redoutablement complexe et il relève du talent des auteurs d’avoir su donner autant de limpidité et de clarté au discours (même si la fin peut rester un peu complexe à la première vision). On remarquera, notamment, comment les mêmes idées sont présentées plusieurs fois, abordées de façons différentes, pour être bien comprises. L’explicitation du meurtre d’Anne Lively par Danny Witwer en est un parfait exemple.

Profitons de ce film pour souligner comment Steven Spielberg, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, privilégie souvent dans ses films le sens à l’entertainment. Il n’hésite jamais à provoquer une instabilité structurelle pour aller au bout du sens, au bout des interrogations qu’il pose — ici l’interrogation concernant la possibilité de prévoir les meurtres et de les empêcher avant qu’ils n’aient été commis. C’est très évident également avec le troisième acte de AI, Artificial Intelligence (Steven Spielberg, 2001).

Ici, cette instabilité se produit lors de l’assassinat de Leo Crow. L’intrigue du meurtre de cet homme est tellement intense, relève tellement d’une intrigue que l’on pense principale, qu’on peut ressentir le film comme presque achevé lorsqu’elle se résout. L’impression de climax est forte. En réalité, structurellement, nous n’en sommes qu’à la fin du développement, c’est-à-dire aux trois quarts du film.

Toutes les intrigues sont reliées en réalité à l’intrigue principale qui n’est autre que la mise sur la sellette de Precrime — donc la légitimité d’une telle entreprise — qui constitue la véritable intrigue principale, de caractère “pseudo-philosophique” comme c’est souvent le cas chez Spielberg.

La simplicité de ces films

Il peut être intéressant, bien entendu, de revoir ces deux films pour mesurer à quel point leur complexité n’empêche pas, à force d’attention et d’habileté des auteurs, une perception claire et évidente du récit. On peut les suivre sans aucune peine et sans effort cérébral. Pourtant, toutes ces intrigues procèdent de choix complexes. C’est la grande prouesse de tous les auteurs de ces films.