La collection Narration

Vouloir compliquer la structure

Un des écueils qu’on retrouve le plus fréquemment chez les apprentis-auteurs, et dont nous avons déjà parlé, concerne la volonté de vouloir compliquer sa structure — en toute bonne foi.

Il est très simple de se convaincre soi-même qu’on tient un récit riche parce que la structure, sur le papier, en est compliquée. En réalité, une structure compliquée n’est que le gage d’une histoire qui restera floue et incompréhensible pour le public, qui restera molle, ennuyeuse, une histoire dans laquelle on sera incapable de rentrer parce qu’on sera incapable d’en trouver la porte d’entrée…

Repensez à l’allégorie de la maison et de son plan et n’abandonnez jamais cette obsession de simplicité jusqu’à faire de cette recherche de simplicité et d’évidence une seconde nature. En comprenant que la difficulté véritable de la construction structurelle n’est pas dans la complication mais dans l’obtention de cette simplicité qui n’est en réalité qu’apparente.

Nota bene

Attention, lorsque l’on parle de structure compliquée ici, il ne s’agit en aucun cas de structure comme celle d’un Memento (Christopher Nolan, 2000) ou d’un 21 Grams (21 Grammes, Alejandro González Iñárritu, 2003). En réalité, comme on peut s’en convaincre en consultant la section Analyses de films, ces histoires au récit déstructuré font tout, dans leur désordre apparent, pour être claires, font tout pour offrir en permanence des repères solides, pour offrir des mains-courantes narratives au spectateur. Ils entretiennent sciemment et avec maestria un trouble narratif tout relatif pour mieux susciter le mystère et l’intérêt.

Il existe peu d’exemples de structure compliquée au sens où je l’entends ici dans les films produits ou les romans édités. Je parle bien d’un écueil propre aux travaux des apprentis-auteurs.

L’obsession de la simplicité

Dans le travail sur la structure, il faut
rester avant tout obsédé par la recherche
de simplicité et d’évidence.

Au cours de la première phase de travail sur la structure où il va falloir définir les grands pans de l’histoire, il faut donc toujours viser la simplicité et l’évidence. C’est seulement lorsque l’on a atteint cette simplicité et cette évidence que l’on sait que ce premier but a été atteint. Vous pouvez vous en convaincre à la lueur des illustrations qui sont données tout au long de cet ouvrage.

Lorsque chaque pièce de l’ensemble s’imbrique simplement et à merveille l’une dans l’autre et que cet ensemble crée une synergie puissante sur la base d’éléments simples, alors vous pouvez être tranquille : le spectateur ou le lecteur sera susceptible de vous suivre, de vous accompagner les yeux fermés, sans réfléchir plus que de raison, dans le voyage que vous lui proposez.

Mais que signifie simplicité et que signifie évidence ?

Simplicité signifie, pour le dire trivialement, qu’il ne faut jamais chercher midi à quatorze heures, que les éléments constitutifs des fondements de la structure doivent être simples, naturels, tout simplement pour être perceptibles, compréhensibles par le public, par l’ensemble du public.

Évidence signifie que ces éléments constitutifs doivent s’imposer d’eux-mêmes, sans avoir à les forcer ; ils doivent découler de la narration qui se joue. Un petit coup de pouce est parfois nécessaire pour faire ressortir un de ces éléments, mais forcer la nature d’une scène, lui imposer sa fonction, coller d’autorité une étiquette, ne conduit qu’à l’échec de la bonne tenue du récit et c’est l’assurance que le public verra un tout autre récit que celui escompté — et, à coup sûr, il ne verra qu’un récit sans queue ni tête.

Lorgner vers l’universalité

Pour parvenir à cette simplicité et à cette évidence, vous pouvez vous efforcer de lorgner du côté de l’universalité plutôt que du côté de l’originalité. Réalisez-le : la plupart des structures n’ont rien d’original, même lorsque les histoires le sont. C’est-à-dire que vous devez lorgner prioritairement vers des moments, des évènements, des sentiments qui sont partagés par le plus grand ensemble de l’humanité. C’est ensuite seulement, dans le traitement, dans le croisement des ingrédients, que naitra la complexité et que vous pourrez exprimer toute votre personnalité créative.

On voit très bien dans un film comme Her (Spike Jonze, 2013) — dont vous pouvez trouver l’analyse structurelle en annexe de cet ouvrage — comment peuvent naitre cette complexité et cette originalité du croisement d’éléments tout à fait simples, évidents, universels : d’un côté nous avons une (simple) histoire d’amour — l’universel par excellence —, de l’autre nous avons un écrivain public et un système d’opération d’ordinateur. On va dire “un ordinateur”. Trois ingrédients très simples, évidents, quotidiens même — une histoire d’amour, un écrivain public, un ordinateur —, qui séparément seraient presque banals. Mais combinés ensemble — lorsque l’écrivain et l’ordinateur vont devenir les acteurs de l’histoire d’amour — ils vont produire quelque chose de tout à fait inédit, jamais vu, de terriblement complexe. Ils vont produire une synergie, c’est-à-dire un effet qui est supérieur à la somme de leurs effets respectifs additionnés.

L’auteur du film, Spike Jonze, a-t-il compliqué les fondements de sa structure, a-t-il pensé qu’il fallait forcément révolutionner l’approche des histoires d’amour pour faire honneur à son génial dispositif ? Non, pas le moins du monde. Comme nous pouvons le voir dans l’analyse du film en annexe, il a traité la structure de sa romance comme n’importe quelle romance. Il en a gardé l’évidence et la simplicité. Pour faire justement et par contrecoup ressortir tout ce qu’il y avait de génial et d’original dans son dispositif.

Autre nécessité de la simplicité

La nécessité de simplicité peut s’aborder aussi par le biais du pragmatisme : au cours de son développement, la forme initiale ne fait que se compliquer. Quand vous aurez réalisé à quel point il était délicat et compliqué de rendre l’histoire cohérente, de placer les informations au bon endroit, de préparer correctement les effets, de rendre logique les enchainements, vous mesurerez à quel point partir d’une base la plus simple possible est indispensable pour ne pas se retrouver submergé, égaré dans sa forme, anéanti par sa forme.

Soyez-en convaincu : la base de votre structure très simple va se complexifier d’elle-même à mesure que vous voudrez rendre l’histoire convaincante, cohérente, pertinente, vraie et puissante. Si vous la compliquez trop en avance, dans ses bases, dans ses fondements, elle deviendra tout simplement insaisissable et inextricable par la suite.

Bref : c’est en devenant obsédé de simplicité et d’évidence que vous parviendrez à réellement construire efficacement et avec plaisir votre histoire.