La collection Narration

Les acteurs de l'ironie dramatique

Chaque personnage impliqué dans une ironie dramatique peut posséder un des deux statuts suivants :

Auteur de l’ironie dramatique

Le personnage — ou plus généralement l’élément narratif — qui installe l’ironie dramatique s’appelle l’auteur de l’ironie dramatique. C’est le plus souvent le ou les personnages qui connaissent, comme le public, la réalité vraie.

Le personnage qui provoque l’ironie dramatique s’appelle l’AUTEUR de l’ironie dramatique.

Dans l’exemple donné précédemment à propos du film Le Diner de cons (Francis Veber, 1998), c’est l’éditeur Pierre Bronchant qui est l’auteur de la première ironie dramatique puisque c’est lui qui ment à François Pignon en lui faisant croire qu’il va éditer un livre de ses maquettes. C’est lui, l’éditeur, qui installe l’ironie dramatique.

À noter que, parfois, personne d’autre que le public ne connait la réalité vraie. Si un aveugle, seul dans une rue, laisse tomber une pièce de monnaie qui roule et passe en silence entre les grilles d’une bouche d’égout, personne n’est véritablement l’auteur de cette ironie dramatique, même s’il est possible d’affirmer que c’est l’aveugle lui-même, à son insu.

De la même manière, un objet ou tout autre élément peut devenir l’auteur d’une ironie dramatique. Dans Fight Club (David Fincher, 1999), c’est parce qu’il se retourne trop tôt que Travis n’aperçoit pas le chauffeur de la voiture de sport courir après son véhicule volé par Tyler — noter qu’il serait aussi possible de considérer le chauffeur comme auteur de l’ironie, mais si Travis ne s’était pas retourné, il aurait vu ce chauffeur. Dans The Firm (La Firme, Sydney Pollack, 1993), ce sont le meuble et le fax qui sont les auteurs de l’ironie dramatique lorsque le message faxé roule sous la commode à l’insu des personnages.

Victime de l’ironie dramatique

Le personnage qui ignore la réalité vraie, qui ne possède pas l’information, s’appelle la victime de l’ironie dramatique.

Le personnage qui ne connait pas l’information s’appelle la VICTIME de l’ironie dramatique.

Dans l’exemple précédant, tiré du film Le Diner de cons, c’est François Pignon la victime de l’ironie dramatique, puisque c’est lui qui ignore la vérité vraie.

Comme nous l’avons vu plus haut avec l’aveugle, un même personnage peut être en même temps auteur et victime de l’ironie dramatique.

Une mauvaise victime

Il est à noter qu’il vaut mieux éviter, en règle générale, de faire trop longtemps du protagoniste la victime d’une ironie dramatique. Il peut le devenir ponctuellement avec intérêt — comme dans Alien (Ridley Scott, 1979), lorsque nous apercevons le monstre derrière Helen Ripley juste avant qu’elle-même ne l’aperçoive —, mais faire trop durer cette ironie dramatique risque de trop nous éloigner du personnage. À la TV française, au moment où nous écrivons ces lignes, cette ironie dramatique sur le protagoniste est tout simplement proscrite.

Les contrexemples existent cependant, comme Babe, le protagoniste du film éponyme, qui est victime tout au long de la comédie d’une cruelle ironie dramatique : il ignore qu’il doit finir en jambon de Noël alors que nous, spectateurs, le savons.

Ne pas se méprendre sur les termes

Attention de ne pas se méprendre sur les termes victime et auteur. Ce sont des termes techniques qui indiquent simplement la fonction narrative du personnage dans l’ironie dramatique, le rôle qu’il y joue. Mais la victime n’est pas toujours une victime au sens commun du terme, bien au contraire.

On le comprendra, par exemple, avec le film Crash (Collision, Paul Haggis, 2004) qui contient une ironie dramatique de ce type. Au cours du film, on a vu le héros, Graham Waters, venir remplir le frigo vide de sa mère malade. La mère ignore que c’est son fils ainé qui a rempli son frigo, elle pense que c’est son cadet, son fils préféré, qui est revenu pour la voir alors qu’elle dormait peut-être. Cela génère une profonde injustice dont le protagoniste, Graham Waters, est la victime. C’est lui qui souffre, c’est lui qui a le statut de victime mais pourtant, stricto sensu, ce personnage est l’auteur de l’ironie dramatique — c’est lui qui remplit le frigo — et c’est sa mère qui en est la victime — elle ignore la réalité vraie.