La collection Narration

Les phases de l'ironie dramatique

L’ironie dramatique peut connaitre trois phases :

De ces trois phases, seule la deuxième, l’exploitation, est systématiquement — ou devrait être systématiquement — utilisée.

Installation de l’ironie dramatique

La phase d’installation de l’ironie dramatique consiste à faire connaitre au spectateur, à l’auditeur ou au lecteur, une information qui restera inconnue pour au moins un personnage pendant toute la durée de l’exploitation. Cette installation ne nécessite en général que quelques secondes.

C’est le moment où l’on apprend avec John Anderton qu’il va commettre un crime, dans Minority Report (Steven Spielberg, 2002). C’est le moment où l’on apprend que les pare-chocs de la voiture de Maréchal sont en or, dans Le Corniaud (Gérard Oury, 1965). C’est le moment où l’on apprend que l’élève de Terence Fletcher s’est suicidé, dans Whiplash (Damien Chazelle, 2014). C’est le moment où Bill Houston, dans Dancer in the Dark (Lars Von Trier, 2000), profite de la cécité de Selma pour lui faire croire qu’il quitte la caravane mais reste pour voir où elle cache ses économies.

L’important, pour l’auteur, est de s’assurer dans cette phase que :

Ironie dramatique diffuse

Lorsque l’ironie dramatique ne connait pas d’installation, on parle d’ironie dramatique diffuse. Cette ironie dramatique diffuse fait alors appel à une information que le public connait sans avoir vu le film, parce qu’elle fait partie de sa culture, de son éducation, ou simplement parce qu’elle fait partie des éventualités funestes possibles du simple fait qu’il s’agit d’une histoire, comme nous le verrons plus bas.

C’est le cas, par exemple, dans Léon (Luc Besson, 1994), lorsque le protagoniste apprend à la jeune Mathilde à se servir d’un fusil. Il n’est pas installé dans le film le fait qu’on n’apprend pas à une fillette de 12 ans à se servir d’une arme à feu et encore moins qu’on ne la pointe pas sur des piétons dans la rue. Nous le savons, en tant qu’adultes responsables, mais Mathilde, elle, qui n’a sans doute jamais été en contact d’une arme, ne le sait certainement pas. Cette ironie dramatique, sans installation, est donc diffuse.

C’est le cas aussi, par exemple, dans Everest (Baltasar Kormákur, 2015) : il n’est pas implanté au début du film qu’une catastrophe va survenir, mais au vu des évènements, nous, spectateurs, pouvons nous en douter fortement. Les personnages, eux, ne savent pas que cette catastrophe va survenir, même s’ils peuvent légitimement la redouter eu égard à l’extrême dangerosité de leur expédition.

Le meilleur exemple, à ce propos, est peut-être celui de la version télévisuelle du Titanic, avant celle de James Cameron : au départ du paquebot, aucun passager ne se doute du futur naufrage. Nous, spectateurs, le connaissons sans même qu’il ait été besoin de le rappeler au début du téléfilm.

Une ironie dramatique sans installation est une ironie dramatique diffuse.

Exploitation de l’ironie dramatique

On parle d’exploitation de l’ironie dramatique chaque fois que l’auteur joue de l’ignorance de la réalité vraie.

Parfois, exploiter cette ironie dramatique peut consister simplement à donner du temps au personnage, comme c’est le cas dans Minority Report, lorsque John Anderton apprend qu’il va commettre un crime. Il cache d’abord l’information et en profite pour fuir. Sans cette ironie dramatique, John Anderton aurait été fait prisonnier immédiatement et l’histoire n’aurait pas eu lieu, en tout cas pas de cette manière.

L’exploitation, d’autres fois, peut se faire sur l’intégralité de l’histoire. C’est le cas, par exemple, dans Babe (Chris Noonan, 1995), où le personnage n’apprendra jamais qu’il a été gagné pour finir en jambon de Noël.

D’autres fois, et suivant son importance, elle peut n’être exploitée que pendant quelques instants, pour une bonne blague ou un coup d’émotion, ou même pour révéler les caractéristiques d’un personnage. Les utilisations de l’ironie dramatique sont infinies et n’en donner que deux exemples est forcément réducteur.

Résolution de l’ironie dramatique

La résolution est une phase optionnelle qui consiste à faire connaitre au personnage l’information qu’il ignorait. Certaines ironies se doivent d’être résolues, d’autres n’ont pas besoin de l’être.

La résolution d’une ironie dramatique n’est pas obligatoire.

Parfois, la résolution est tout simplement impossible, comme c’est le cas dans Babe  : comment expliquer à un cochon qui ne parle pas l’anglais qu’il doit finir en jambon de Noël ? Il aurait pu le découvrir lui-même en finissant dans le four, mais là encore, il aurait trouvé une bonne raison de se trouver là. Et puis surtout, un autre destin l’attendait…

D’autres fois, au contraire, la résolution s’impose d’elle-même, comme c’est le cas dans le téléfilm Titanic : les passagers découvriront fatalement que le paquebot va couler.

Lorsqu’elle est possible mais qu’elle ne s’impose pas d’elle-même, cette résolution ne semble régie par aucune règle stricte. C’est à l’auteur de sentir ou de savoir s’il doit ou non la résoudre. C’est à lui de s’interroger, en toute connaissance et conscience, sur les conséquences d’une résolution ou d’une absence de résolution.