La collection Narration

Exemples d'ironies dramatiques

Nous donnons ici quelques autres exemples d’ironies dramatiques afin d’étoffer la diversité de leur utilisation et les effets qu’elles peuvent produire. Il faut comprendre néanmoins qu’une telle liste pourrait comprendre des dizaines de milliers d’exemples, tant le procédé a été utilisé depuis que des histoires sont racontées.

La Belle au bois dormant

La belle ignore qu’un sort a été jeté sur elle, et qu’elle doit se piquer au fuseau d’un rouet. Nous, auditeurs ou lecteurs, le savons.

Auteur
La sorcière. C’est elle qui jette le sort sans que la princesse n’en soit informée.
Victime
La princesse.
Exploitation
Pendant toute l’enfance et l’adolescence de la princesse, on redoute l’arrivée du mal et on tente de l’éloigner de l’aiguille d’un rouet.
Résolution
Il n’y aura pas de résolution de l’ironie dramatique, la princesse ne sera jamais informée du sort, en tout cas dans le conte.
Produit
Cette ironie produit du tragique et du suspense.

Boucle d’or

Dans la fable Boucle d’or, quand la famille d’ours rentre chez elle, elle ignore que c’est Boucle d’or qui s’est assise à leur table, qui a mangé dans leur bol et, même, qui dort à l’étage dans leur lit. Nous, lecteurs ou auditeurs, le savons.

Auteur
Boucle d’or. C’est elle qui rentrera dans la maison des ours pendant leur absence et touchera à leurs affaires.
Victime
La famille ours.
Exploitation
Toutes les choses que les ours découvriront, qui témoignent que quelqu’un est passé chez eux.
Résolution
L’ironie dramatique se résoudra lorsque les ours découvriront Boucle d’or endormie dans un lit à l’étage.
Produit
Du suspense, du sourire.

Everest

1) Dans Everest (Baltasar Kormákur, 2015), comme on l’a dit, une ironie dramatique diffuse plane sur tout le début du film : on se doute qu’une catastrophe va survenir, les personnages, eux, ne le savent pas, même s’ils la redoutent.

Auteur
Les histoires en général, ce type de film en particulier.
Victime
Les personnages de l’histoire.
Installation
Pas d’installation, c’est la nature même de l’histoire, et le fait que ce soit un film, qui installe cette ironie dramatique diffuse.
Exploitation
Chaque fois qu’on se doute qu’un incident va avoir un lien avec le drame qui s’annonce.
Résolution
Pris dans l’accident, les personnages découvriront fatalement leur sort, à leur dépend.
Produit
Du tragique, de la compassion pour les personnages.

2) Doug chute dans le vide alors que Rob Hall s’en allait pour chercher du secours. Description : alors que Doug et Rob sont coincés au sommet de l’Everest, Doug est à bout de force, Rob lui demande de patienter pendant qu’il va chercher de l’oxygène. Mais Doug ne comprend pas et, alors que Rob s’éloigne, il se relève, se trompe de corde pour accrocher son mousqueton, fait quelques pas en avant, et chute alors dans le vide dans le dos de Rob. Rob se retourne et ne voit plus que le bout de harnais de Doug.

Note : il y a ici une double ironie dramatique.

2.1) Doug n’a pas entendu que Rob lui disait de l’attendre. Il le paiera de sa vie.

Auteur
Rob Hall
Victime
Doug
Installation
Lorsque Rob dit à Doug de l’attendre mais que celui-ci ne l’entend pas. Puisqu’on ne peut pas réellement savoir que Doug n’a pas entendu, l’ironie est installée, stricto sensu, au moment où l’on comprend que Doug a mal entendu (quand il se relève).
Exploitation
Lorsque Doug essaie de suivre Rob.
Résolution
Il n’y aura pas de résolution : jamais Doug ne saura qu’il a mal entendu les consignes de Rob.
Produit
Du tragique.

2.2) Rob Hall ne sait pas que Doug a mal compris sa consigne de l’attendre. Il sera incapable de le sauver, ce qui est la pire chose qu’il redoute dans son métier.

Auteur
Doug, qui n’a pas compris ce que lui demandait Rob.
Victime
Rob Hall
Installation
Lorsque l’on voit que Doug se relève pour suivre Rob.
Exploitation
Tout le temps où Rob avance, sans savoir que Doug tente de le suivre. Le summum de l’exploitation survient lorsque l’on voit Doug chuter. La tension est à son comble.
Résolution
Lorsque Rob Hall se retourne et découvre que Doug n’est plus là.
Produit
Du tragique et de l’effroi. On aurait envie de crier à Rob de se retourner et à Doug de ne pas bouger.
Note
C’est un autre exemple où les termes “victime” et “auteur” ne sont pas appropriés, puisque Doug, l’auteur de l’ironie dramatique, en sera la vraie victime.

3) Beck Weathers, le texan laissé pour mort dans la neige, revient à lui.

Auteur
Beck Weathers
Victimes
Tous les membres de l’équipe encore vivants, la femme de Beck et ses enfants (sans qu’on les voie).
Installation
Lorsque l’on voit Beck se réveiller dans la neige.
Résolution
Lorsque Beck arrive au campement et qu’on avertit tout le monde (Mike appelle le reste de l’équipe qui prévient Peach, la femme de Beck).
Produit
De l’espoir, un espoir bienvenu juste après la mort déchirante du protagoniste.

The Maze Runner

Dans The Maze Runner (Le Labyrinthe, Ball Wes, 2014), Thomas apprend que les “coureurs” ont fait depuis longtemps le plan complet du labyrinthe. Mais ils font croire aux autres “blocards” qu’ils n’ont pas terminé de fouiller tous les recoins de leur geôle.

Auteurs
Les coureurs, qui cachent aux autres blocards la vérité.
Victimes
Les blocards (habitants du labyrinthe).
Exploitation
Il n’y aura pas une exploitation importante de cette connaissance. On la vit juste un peu à la fin de la scène, lorsque d’autres blocards arrivent à la hutte où se trouve la maquette complète du labyrinthe et que Minho doit les empêcher d’entrer sans attirer leur attention.
Résolution
Il n’y aura pas de résolution, les blocards n’apprendront jamais que les coureurs leur mentaient.
Produit
Twist au moment de la résolution et l’impression d’être mis, comme Thomas, dans la confidence. Donc produit aussi de l’identification avec Thomas. Mais produit également une déception dans le sens où l’espoir de trouver une sortie disparait.

Collision/Crash

1) Dans Crash (Collision, Paul Haggis, 2004), Farahd Golzari, l’épicier iranien, ne sait pas que sa fille Dorri lui a acheté des balles à blanc et que c’est ce qui explique qu’il n’a pas tué Lara, la fille du serrurier Daniel.

Auteur
Dorri, la fille de Farhad, qui a acheté des balles à blanc sans le dire à son père.
Victime
Farhad, le père, qui ignore qu’il a des balles à blanc et qui, ne sachant pas lire l’américain, ne peut le découvrir.
Exploitation
On pourrait voir une exploitation diffuse dans le sens où Farhad, qui ne connaitra jamais la vérité, continuera de penser qu’un ange veille sur lui.
Résolution
Pas de résolution, Farhad ne saura jamais que c’est à cause des balles à blanc achetées par sa fille. Il pensera à un ange le protégeant.
Produit
Cette ironie dramatique grandit le personnage de Dorri, auteure de l’ironie, vrai personnage qui a sauvé Lara, la fille du serrurier. Un personnage qui ne se vante pas de ses qualités, qui ne les étale pas, ne peut que nous séduire et susciter l’admiration et le respect.

2) Nous savons que Peter Waters a été assassiné par le flic, jeune recrue, Tom HANSEN ; personne ne le saura à part nous spectateurs.

Auteur
Hansen, le flic meurtrier de Peter.
Victimes
Les enquêteurs, à commencer par Graham Waters.
Installation
On ne le découvrira que vers la fin du film, lorsque le drame se produira.
Résolution
Peut-être après le film mais pas dans le film, affirmant par là même que la réponse à la question “Qui a tué ?” a considérablement moins d’importance dans le récit que le “Pourquoi a-t-il été tué ?”.
Produit
Une sorte de masque qui permet de focaliser le sens du récit dans une direction plutôt qu’une autre.

3) Nous savons que c’est le protagoniste, Graham Waters, qui a rempli le frigo de sa mère. La mère pense que c’est son autre fils, son préféré, Peter.

Auteur
Graham Waters, mais de façon involontaire.
Victime
La mère de Graham. Elle ne sait pas que c’est Graham qui a rempli son frigo. Elle est convaincue que c’est son autre fils, Peter.
Produit
Un profond sentiment d’injustice. Tellement profond qu’on comprend que Graham n’essaie même pas de résoudre cette ironie, de dire à sa mère que c’est lui, en réalité, qui a rempli le frigo.
Note
On peut remarquer, dans cette ironie dramatique, que les termes techniques contredisent parfois leur signification courante. Ici, si l’on doit voir une victime, ce serait plutôt Graham, victime de cette cruelle injustice. Mais d’un point de vue purement technique, la victime de l’ironie dramatique, c’est toujours celui ou celle qui ignore la vérité. Donc, ici, la mère.

The Firm

1) Dans The Firm (La Firme, Sydney Pollack, 1993), le fax qui roule sous le meuble annonçant que le frère de Mitch est sorti de prison. Pas d’émotion particulière, c’est une ironie dramatique qui génère simplement de l’information.

Auteurs
Le fax et le meuble…
Victimes
Les hommes de main de la firme d’avocats.
Produit
Un retardement. Si les hommes de main de la firme avaient eu l’information immédiatement, le protagoniste aurait été coincé. Aucune émotion particulière n’est donc générée avec cette ironie dramatique, elle est utilisée comme simple astuce — un peu facile… — pour “gagner du temps”. On peut dire aussi qu’elle produit une perspective de conflit puisqu’on se doute que ce mot sera découvert à un moment ou à un autre.
Note
On notera donc qu’ici l’ironie dramatique a un rôle purement structurel qui permet de reporter à plus tard certains évènements.
Peut-être faire un lien vers la liste des ironies dramatiques dans les analyses

Le Diner de con

Dans Le Diner de cons (Francis Veber, 1998), François Pignon ignore qu’il a été invité chez l’éditeur Pierre Bronchant pour jouer le rôle de “con” au cours d’un diner.

L’ironie dramatique est installée de façon diffuse dès la rencontre dans le train, lorsque Pignon fait part à l’ami de l’éditeur de sa passion pour les maquettes en allumettes.

Auteur
Pierre Brochand, l’éditeur.
Victime
François Pignon, passionné de maquettes en allumettes.
Installation
Dès qu’on a compris ce qu’était un diner de con et qu’on voit l’ami de Brochand rencontrer Pignon dans le TGV.
Exploitation
Cette ir. dr. est exploitée chaque fois que l’éditeur fait croire à Pignon que sa passion l’intéresse beaucoup, qu’il veut même en faire un livre.
Résolution
L’ironie est résolue lorsque Pignon apprend de la maitresse de Bronchant le jeu auquel l’éditeur se livre. Pas si con (sic), il réalise alors qu’il est en fait le con de la soirée.

Babe

Le film Babe (Chris Noonan, 1995) est un festival d’ironies dramatiques, et un des rares cas où la victime de ces ironies à répétition est le protagoniste lui-même (ce qui est rarement une bonne idée, mais fonctionne parfaitement dans une comédie comme celle-ci). La plupart de ces ironies dramatiques, pour ne pas dire toutes, ne seront jamais résolues. Babe n’apprendra jamais la réalité des choses.

1) Babe ignore totalement qu’on va en faire un bon jambon de Noël.

Auteurs
Les hommes, les éleveurs.
Victime
Le cochon Babe.
Installation
Lorsque le fermier Hoggett annonce qu’il fera de ce cochon son repas de Noël.
Exploitation
Chaque fois qu’Hoggett s’apprête à tuer le cochon sans que Babe ne se doute de rien.
Résolution
Jamais Babe n’apprendra ce qui se passe en vérité. Il restera le dindon de la farce (si je peux me permettre).

2) Une ironie diffuse : Babe ignore que sa mère lui a été retirée pour être abattue.

Auteur
Les éleveurs (qu’on ne verra jamais).
Victime
Babe
Installation
Lorsque la mère de Babe est emmenée pour être abattue. On ne verra pas cette installation, ni sa raison, d’où l’ironie diffuse.
Exploitation
Pendant tout le dialogue de Babe, lorsqu’il imaginera que sa mère est partie pour un pays merveilleux.
Résolution
Il n’y en aura pas : jamais Babe n’apprendra ce qui est en réalité advenu de sa mère.

Minority report

1) Dans Minority Report (Steven Spielberg, 2002), John Anderton doit commettre un meurtre.

Auteurs
Les Precogs, qui ont vu ce meurtre dans le futur. Et John Anderton lui-même, qui cache l’information.
Victimes
D’abord les “témoins” qui prennent acte du meurtre suivant le protocole établi par l’entreprise Precrime.
Installation
Lorsque John Anderton se découvre lui-même dans la vision.
Résolution
L’ironie dramatique ne sera résolue que pour les quelques personnages que John informera.
Produit
Beaucoup de suspense autour du personnage de John Anderton. Pourquoi doit-il commettre ce meurtre ? Va-t-il le faire ? (même si ces questions, stricto sensu, ne sont pas vraiment liées au fait qu’il s’agisse d’une ironie dramatique).

2) John Anderton ne sait pas que le chirurgien qui l’a opéré des yeux a vraiment mis à manger et à boire dans le frigo. Nous l’avons vu faire, donc nous savons que c’est vrai.

Auteurs
Le bandage qui rend John Anderton aveugle. Mais aussi le chirurgien et son assistante, qui n’ont pas vidé le frigo avant d’y mettre à boire et à manger.
Victime
John Anderton
Exploitation
Lorsque, mort de faim et de soif, John Anderton veut manger et veut boire.
Résolution
Aucune résolution, John Anderton ne saura jamais qu’il y avait vraiment à boire et à manger dans le frigo.
Produit
Du dégoût (par empathie pour le personnage) et de la pitié lorsqu’on le voit prendre le sandwich pourri ou le lait caillé. Mais produit également un sentiment d’injustice diffus : le personnage pense qu’il a été trahi par le chirurgien, que ce dernier lui a menti. Nous, nous savons qu’il n’en est rien.
Note
Le sentiment d’injustice produit est intéressant car original et il pourrait tout à fait avoir des conséquences directes dans une autre histoire. John Anderton pourrait vouloir retrouver le toubib pour se venger. Il pourrait également avoir peur que l’opération a été traitée comme cette nourriture : par-dessus la jambe.