La collection Narration

L'Ambivalence

Un outil source de richesse

L’ambivalence, c’est-à-dire le caractère double d’un élément — noir/blanc, bon/mauvais, fort/faible — est un outil narratif puissant qui crée de la richesse, de la complexité et de la vérité dans les récits. C’est une arme puissante contre le manichéisme et le cliché.

Noter qu’il ne s’agit ici que de reproduire la vie, reproduire la réalité, pour aider le public à mieux croire en l’histoire : dans la vie, les choses, les gens, les situations, ne sont que très rarement d’une seule couleur. Un méchant a toujours sa part de bonté ou quelques qualités, un gentil a toujours sa part d’ombre ou quelques défauts.

Mise en application

La mise en application de l’ambivalence se fait en fonction des histoires, des personnages, des situations, il est impossible d’en faire un inventaire complet. Voilà néanmoins quelques pistes souvent utilisées dans les récits.

Personnage qui change de statut
Un “méchant” devient un “gentil”, un “gentil” devient “un méchant”.
C’est typiquement le personnage de Bill Houston dans Dancer in the Dark (Lars Von Trier, 2000) : sa fonction est adjuvante au début du film (c’est le personnage qui semble le plus proche de Selma Jezkova, la protagoniste). Il deviendra son pire ennemi en lui volant ses économies.
Ce changement de statut peut résider dans la seule perception du spectateur ou d’un des protagonistes de l’histoire, comme c’est le cas pour le personnage du voisin dans Home Alone (Maman j’ai raté l’avion, Chris Columbus, 1990) qui est présenté comme une menace au début du film et devient un allié de premier ordre dans le dénouement. C’est encore, dans Erin Brockovich (Erin Brockovich, seule contre tous, Steven Soderbergh, 2000), l’employé de la puissante PG&E qui tourne autour du personnage d’Erin Brokovitch, présenté comme menaçant, inquiétant, avant de se révéler être le porteur de la pièce la plus importante pour faire réussir la protagoniste.
Le méchant pas si méchant
Si le récit contient un antagoniste affirmé, penser à l’affubler d’au moins une qualité positive peut s’avérer profitable. On peut même pousser le lecteur/spectateur à le comprendre dans une certaine mesure lorsque cet antagoniste est animé d’une volonté profondément humaine. C’est le cas par exemple des Nexus dans le film Blade Runner (Riddley Scott, 1982), androïdes antagonistes dont la seule ambition est de rencontrer leur “créateur” pour obtenir de lui qu’il rallonge leur existence trop brève.
CHECKUP[Avez-vous pensé à rendre votre antagoniste plus ambivalent en l’affublant d’une caractéristique positive ? personnages]
Le gentil pas si gentil
À l’inverse, n’oubliez pas d’affubler votre protagoniste de certains défauts. Il peut lui aussi avoir sa part de méchanceté, d’égoïsme, de dureté. Comme les personnages de Bernie LaPlante et de Porter respectivement dans Hero (Héros malgré lui, Stephen Frears, 1992) et Payback (Brian Helgeland, 1999), qui volent, le premier, l’argent d’un clochard et, le second, l’argent de sa propre avocate.
CHECKUP[Avez-vous pensé à rendre votre protagoniste ambivalent en l’affublant d’une caractéristique négative ? personnages]
L’atout qui devient source d’obstacle
Rien de tel pour caractériser un personnage qu’un attribut ambivalent, c’est-à-dire un attribut positif, une qualité, un atout du personnage qui va produire des obstacles. C’est une ambivalence très puissante car elle nous parle de l’homme : une qualité humaine est rarement seulement positive, elle a souvent un revers.
C’est le cas par exemple de Rob Hall dans Everest (Baltasar Kormákur, 2015) qui, par sympathie, par empathie, par générosité, va conduire sa cordée à la mort.
Le défaut qui devient le meilleur atout
À l’inverse, un défaut du personnage peut devenir son meilleur atout au cours du récit, permettre de surmonter un obstacle qui paraissait jusque-là infranchissable. Même s’il ne s’agit pas à proprement parler de défaut, on pourrait dire que c’est ce qui arrive à Alice, dans le film Still Alice (Richard Glatzer, 2014), lorsque la maladie du personnage lui permet de se rapprocher de sa fille Lydia alors que tout semblait les séparer.
CHECKUP[De manière générale, avez-vous pensé à rendre vos autres personnages principaux plus ambivalents en les affublant de qualités ambivalentes ? personnages]
La situation traitée à l’inverse de ce qui était attendue
Une situation qui devient le contraire de ce qu’elle était censée être peut produire aussi de l’ambivalence.
C’est par exemple la scène de fausse émission télévisée, irrésistiblement drôle, décalée, au pire moment de 127 Hours (127 Heures, Danny Boyle, 2010), quand Aron Ralston est sur le point de mourir. Qui s’attendrait à ce moment de pure comédie alors que l’histoire touche au tragique ? À noter qu’il n’y a rien d’artificiel dans cette scène : c’est une hallucination du personnage, éveillé depuis trop longtemps.
CHECKUP[Votre histoire présente-t-elle au moins trois au quatre situations qui se déroulent à l’inverse de ce qui était attendue ? pressentie ? intrigue]
Le décor qui change de fonction
Les développements de cette ambivalence sont infinis. Ils consistent à faire tenir à un décor une autre fonction que celle qu’il est censé tenir.
C’est par exemple la salle de procès dans Dancer in the Dark qui devient la scène d’un numéro de comédie musicale.
La fin paradoxale
La fin paradoxale d’un récit (cf. le livre La Structure) est également un magnifique exemple d’ambivalence en produisant un happy end pas si heureux que ça ou un échec pas si dramatique que ça.
CHECKUP[Si votre fin ne l’est pas, comment pourriez-vous la rendre paradoxale ? intrigue]