La collection Narration

Introduction à l'ironie dramatique

Définition de l’ironie dramatique

L’ironie dramatique est un procédé narratif qui consiste à faire connaitre au spectateur, à l’auditeur ou au lecteur, une information qu’au moins un des personnages de l’histoire ignore, et à jouer de cette ignorance pour produire d’innombrables effets.

Par exemple, le héros qui avance sur le trottoir ignore qu’un sniper le pointe de son fusil, nous, public, le savons. Les femmes d’un orchestre de jazz ne savent pas que deux de leurs membres sont en fait des hommes travestis, nous, public, le savons. L’héroïne ne sait pas que l’homme assis à sa table est profondément amoureux d’elle, nous, public, le savons.

Ces exemples illustrent tous des ironies dramatiques puisque nous connaissons une information qu’au moins un des personnages ignore.

Un outil puissant

Aussi simple qu’elle puisse paraitre de prime abord, cette ironie dramatique est un des procédés narratifs les plus puissants. Elle est capable de susciter un nombre considérable d’émotions et d’effets différents, depuis la peur jusqu’au rire, en passant par la réflexion, la frustration ou le sentiment d’injustice. Que l’auteur écrive une comédie, une histoire à suspense, une romance, un thriller ou un conte initiatique, il trouvera toujours une occasion d’exploiter cet outil qui implique efficacement le public.

Insistons encore : s’il n’y avait que deux procédés à connaitre, l’ironie dramatique serait le second — le premier étant la préparation/paiement que nous venons d’aborder, dont l’ironie dramatique n’est qu’une forme particulière.

Exemples tirés de films

Ironies dramatiques générant de la comédie

Quand Antoine Maréchal, dans Le Corniaud (Gérard Oury, 1965), va faire réparer le pare-choc de la voiture qu’il convoie, il ignore que ce pare-choc est en or. Le garagiste ne le sait pas non plus. Nous, nous le savons. C’est une ironie dramatique. Le garagiste finit par le découvrir aussi (nous parlons alors de résolution de l’ironie dramatique pour ce personnage) et il s’empresse de substituer un pare-choc banal au pare-choc original. Maréchal reprend sa voiture, tout sourire, sans se douter de rien (ce que nous appellerons une exploitation de l’ironie dramatique). Quand nous voyons le garagiste jouer les bons princes en ne faisant payer que le quart du prix à Maréchal, nous rions.

On notera qu’ici Antoine Maréchal est victime d’une double ironie : d’abord le fait qu’il ignore que son pare-choc est dans un métal précieux puis le fait qu’il ignore que le garagiste l’a subtilisé.

Dans Thunderbolt and Lightfoot (Le Canardeur, Michael Cimino, 1974), Lapin Agile (Lightfoot) fait croire qu’il a une jambe de bois. Il arrive chez un concessionnaire de voiture. Nous savons qu’il feint de boiter, le concessionnaire l’ignore et le laisse monter dans la voiture et allumer le moteur en toute quiétude. Quand Lapin Agile s’enfuit soudainement au volant du véhicule, nous comprenons pourquoi il a feint. Nous le trouvons rusé et cela nous fait rire.

Ironies dramatiques générant du suspense (glaçant)

Quand Léon, dans le film éponyme (Léon (Luc Besson, 1994)), montre à Mathilde, une fillette de 12 ans, comment se servir d’un fusil, elle le met à l’épaule et balade sa mire dans la rue, sur les passants. Les passants ignorent qu’ils risquent de perdre la vie, pour rien, pour un jeu, gratuitement. Nous, nous le savons. C’est une ironie dramatique qui crée un suspense et nous fait froid dans le dos. Tirera-t-elle ? Ne tirera-t-elle pas ? (exploitation de l’ironie dramatique). Ici, l’ironie dramatique n’est pas résolue : les passants ne sauront jamais qu’un “fusil de Damoclès” était pendu au-dessus de leur tête, que leur vie ne tenait qu’à un cheveu de fillette.

Mais il existe une autre ironie dramatique dans cette situation, plus forte encore : c’est le fait que Mathilde, à 12 ans, ignore que se servir d’un fusil à son âge — et de cette façon-là — ne se fait pas. Nous, spectateurs, nous le savons. Cette ironie n’est pas résolue non plus puisque nous ne verrons jamais Mathilde apprendre que ce qu’elle fait n’est pas “normal”.

Ironies dramatiques générant du drame

Dans Dancer in the Dark (Lars Von Trier, 2000), Bill Houston, après avoir rendu visite à Selma devenue totalement aveugle, fait croire à la jeune mère qu’il s’en va. En réalité, il reste dans la caravane pour voir où la jeune femme cache ses économies. Selma l’ignore, nous, nous le savons. C’est une ironie dramatique. Nous nous doutons que Bill, à la première occasion, va lui dérober son bien pour éponger ses propres dettes et tenter de sauver son couple. C’est une ironie dramatique qui génère du drame et du suspense.

À noter comment, dans ce genre de situation, nous ne pouvons nous empêcher d’éprouver des émotions troubles : on ne peut s’empêcher d’éprouver de la peur pour Bill, la peur qu’il soit découvert.

Dans East of Eden (À l’Est d’Eden, Elia Kazan, 1955), Cal a travaillé dur pour offrir à son père l’argent qui lui permettra de se remettre de sa récente faillite. Il pense ainsi, enfin, obtenir son amour et son respect. Malheureusement, quand il voit l’argent, son père pense que son fils l’a volé et lui intime l’ordre de le remettre aux paysans qu’il aurait soi-disant spolié. Cal, désespéré de voir son père refuser de le croire, s’effondre en pleurs. Nous savons, nous, que Cal dit vrai mais son père l’ignore et se montre dur. Cette injustice nous bouleverse.

Le sentiment d’injustice

Ce dernier exemple illustre une utilisation fréquente de l’ironie dramatique qui touche à l’injustice. L’injustice est un sentiment humain fort, universel, dont chacun dans sa vie a pu être victime, souvent dès l’enfance. L’ironie dramatique est l’outil idéal pour la mettre en scène puisque cette injustice n’est rien d’autre qu’un jeu de divergence entre une réalité vraie et une réalité crue (du verbe “croire”).

La réalité vraie est donnée au spectateur, à l’auditeur ou au lecteur, puis un autre personnage, ignorant cette réalité vraie, croit à une autre réalité qui porte préjudice au personnage concerné. Dans East of Eden, la réalité vraie qui nous est montrée est celle vécue par Cal (il a travaillé dur et de façon honnête pour obtenir l’argent). Et la réalité crue par son père est qu’il a volé cet argent. Un sentiment profond d’injustice en découle.

Le mensonge

Le mensonge est également un cas typique d’ironie dramatique largement exploité dans les récits, où un personnage fait croire à un autre personnage une réalité qui n’est pas et que nous, public, connaissons.

C’est le cas par exemple pour les comédies, qui abusent de ce moyen. Par exemple, dans Le Diner de cons (Francis Veber, 1998), l’éditeur Pierre Brochant fait croire à François Pignon qu’il va éditer un livre de ses maquettes. Pignon ignore qu’on se moque de lui, il est flatté. Nous, spectateurs, le savons. Brochant fait croire à Pignon qu’il l’a invité pour qu’il parle de sa passion pour les allumettes à des gens cultivés, il ne l’a invité que pour servir de con à un diner du même nom. Nous, spectateurs, le savons.