La collection Narration

Le premier jet

Le moment tant attendu est arrivé, votre histoire est prête, vos personnages, vos intrigues, votre structure, tout est en place et vous devez maintenant aborder l’écriture du scénario ou du manuscrit, procéder à la rédaction de toutes ces scènes soigneusement élaborées, vous allez faire vivre ces personnages que vous sentez déjà remuer en vous.

Si c’est un scénario, le plus simple peut-être est d’utiliser un logiciel libre très bien fait et très pratique, CeltX, auquel, à l’heure où j’écris ces mots, on ne peut que reprocher l’usage unique de la police courier, qui n’a pas bonne presse dans les scénarios français.

Bien sûr, nous espérons que vous n’avez pas attendu jusqu’à aujourd’hui avant de vous essayer à quelques bribes de dialogues, quelques bribes d’actions sous forme de continuité dialoguée ou quelques courts-métrages. Rien de tel pour se familiariser avec l’écriture, mais aussi avec ses personnages, ses situations, l’ambiance de son récit. Rien de tel aussi pour garder l’envie intacte et se faire plaisir.

Car il faut avant tout savoir se faire plaisir pour en donner au lecteur, l’apprenti-auteur l’oublie trop facilement, enseveli qu’il est sous les nombreuses contraintes et difficultés.

Présentation et rédaction du scénario

Concernant la présentation et la rédaction du scénario, je ne peux que vous renvoyer à l’ouvrage Savoir rédiger et présenter son scénario (Philippe Perret et Robin Barrataud, 1998) de la collection qui détaille très précisément ces deux sujets.

Un vrai premier jet

La seule consigne à respecter à la lettre au cours de ce premier jet, qu’il soit scénaristique ou romanesque, est indiscutablement la suivante :

Au cours du premier jet,
ne JAMAIS s’arrêter.

L’idée est de produire ce premier jet “d’un seul jet”, d’un seul souffle, d’y aller tête baissée, de vous donner un nombre de pages à accomplir par jour et de les rédiger chaque jour, quoi qu’il se passe. C’est le meilleur gage de parvenir au bout, surtout si c’est une première expérience. Et c’est cela qui importe et seulement cela dans un premier temps :

Le plus important, c’est de parvenir
une première fois jusqu’au bout.

Si vous manquez d’inspiration sur un passage, ne vous arrêtez pas. Accordez-vous quelques secondes pour y réfléchir, puis, si vous bloquez, notez le passage au plus simple et poursuivez. Je vous propose deux solutions pour noter ce passage :


Joan exécute un [[geste à déterminer pour faire comprendre qu’elle est mal à l’aise]].

JOAN

[[Elle doit lui dire qu’elle ne l’aime plus.]]

Joan exécute [un mouvement sur sa chaise, mal à l’aise].

JOAN

[Je ne t’aime plus, John.]

Mais le manque d’idée, d’inspiration, n’est pas le seul danger qui vous guette au cours de ce premier jet… Vous allez aussi certainement ouvrir d’autres portes, découvrir d’autres pistes, avoir de nouvelles idées toutes plus séduisantes les unes que les autres. Et vous serez naturellement tenté de les suivre.

Un conseil salvateur : n’en faites rien ! Suivez plutôt cette consigne :

Respecter au plus juste
ce que vous avez décidé.

Ne gaspillez pas votre temps, ne jetez pas à la poubelle, par maladresse ou par précipitation, des heures et des heures de travail. Faites confiance aux efforts accomplis jusque-là, à ce travail senti, réfléchi et soupesé que vous avez fait dans les autres documents. Aussi, avant de commencer chaque scène relisez ce que votre traitement en dit, aussi scrupuleusement qu’un cahier des charges, et respectez ce que vous avez décidé.

Ne jamais se laisser abuser par
le mirage d’une nouvelle idée.

Une nouvelle idée semble toujours plus séduisante qu’une ancienne, plus stimulante. C’est un leurre bien compréhensible, un mirage dangereux. N’y cédez pas. Plutôt, ouvrez un document de brouillon à côté de votre document de travail et jetez-y toutes les nouvelles idées qui se présentent sur votre route. Vous pourrez y revenir tranquillement plus tard et juger au calme de la valeur de la nouvelle trouvaille. Il y a fort à penser qu’elle ne se révèle pas aussi époustouflante que vous l’aviez cru de prime abord ; imaginez le désastre que cela aurait pu être si vous l’aviez adoptée et suivie aveuglément…

Et si au contraire cette idée se révèle être bonne, alors reprenez vos documents à la fin de votre premier jet — et pas avant —, injectez-la dans votre récit et tirez toutes les conséquences qui s’imposent.

L’illusion du premier jet

En parvenant au bout de votre premier jet, vous n’aurez qu’une envie : le relire. Et c’est bien naturel, car nonobstant quelques hésitations, quelques passages à vide, ce premier voyage dans votre histoire vous aura certainement laissé de bons souvenirs et vous en garderez une impression très satisfaite, et l’impression d’avoir réussi du bien meilleur travail que vous ne vous en sentiez capable.

Et vous avez raison d’être satisfait : parvenir au bout d’un scénario de long-métrage ou d’un manuscrit de roman, ça n’est pas rien ! D’autant plus quand il s’agit du tout premier ! Alors n’hésitez pas, comme l’auteur Paul Sheldon dans Misery (Rob Reiner, 1990), à ouvrir une bonne bouteille achetée avant de poursuivre (à consommer avec modération, cela va sans dire).

Malheureusement, il est fort probable que la toute première lecture de ce tout premier jet ne se révèle pas aussi enthousiasmante que vous ne le pensiez. Il se peut même que vous le trouviez très mauvais.

Rassurez-vous : il n’y a rien de plus naturel. Incarner pour la première fois ses idées, ses situations, dans un premier jet concret procure inévitablement une forme d’euphorie aveuglante. Mais dites-vous bien que c’est un premier jet et que sa valeur est évidemment celle d’un premier jet. Ne vous laissez pas gagner par le pessimisme en vous disant “ah bon ? Ça n’est que ça ?… Ça n’est pas mieux que ça ? Je ne dois pas être doué”.

Comme le disent beaucoup d’auteurs, l’écriture (le premier jet) n’existe pas, seule la réécriture a un sens. Alors armez-vous seulement de courage et de patience pour commencer réellement l’écriture de votre projet. En vous répétant cet adage :

Il n’y a que ceux qui renoncent
qui ne parviennent à rien.