La collection Narration

Deviner avant de voir

Un exercice excellent

Ouvrons une courte parenthèse réservée aux auteurs qui procéderont aux analyses de film — les spectateurs peuvent prendre connaissance de cette parenthèse mais n’en tireront pas le même profit. Elle va consister à présenter un exercice fertile aussi bien pour l’imagination que pour la précision du regard et la pertinence de la réflexion.

Cet exercice consiste à deviner un film avant de le voir.

Il s’agit d’imaginer, sur la base de quelques éléments que nous allons aborder, ce que ce film sera, ce qu’il racontera, comment il le racontera, avant même de l’avoir vu. Il s’agira de l’écrire avant de le voir.

Pour que cet exercice soit profitable, il faut admettre dès le départ que vous allez certainement vous tromper ; le contraire serait vraiment tout à fait fortuit. Mais c’est justement en mesurant les différences qu’il y a entre ce que vous avez projeté du film et ce que vous verrez que vous pourrez tirer les plus grands enseignements. Vous pourrez, d’un côté, apprécier à leur juste mesure les choix des auteurs — en tout cas s’ils sont meilleurs que les vôtres — et vous pourrez d’un autre côté mieux définir votre univers et vos goûts personnels — en comparant vos choix propres à ceux d’un autre auteur.

Comment s’y prendre

Noter pour commencer que cet exercice ne doit pas durer des semaines. Y consacrer deux ou trois heures peut être largement suffisant car il s’agit d’esquisser les choses, pas de se lancer dans l’écriture complète du film.

L’exercice va donc consister à :

Que faut-il savoir du film ?

Pour répondre à la question posée par ce titre, nous dirons : “il faut en savoir le moins possible”. Moins vous en saurez et plus vous serez susceptible de profiter de l’exercice.

Néanmoins, il peut être redoutable, dans les premiers temps de vos analyses, de procéder à cet exercice sur la seule base d’un titre ou d’une affiche — l’affiche restant la meilleure base pour l’exécuter. N’hésitez donc pas à choisir un degré de connaissance convenable, réaliste.

À titre indicatif, nous donnons une liste progressive de niveaux d’information que l’on peut adopter, du plus facile au plus difficile. Si vous débutez les travaux d’analyse, vous pouvez commencer par le premier niveau et descendre ensuite d’un niveau à chaque nouvelle tentative.

Titre, affiche, résumé, bande-annonce et potins
Dans cette configuration, vous avez le titre du film, son affiche, un court résumé de deux ou trois lignes, vous avez vu une bande-annonce sur internet ou au cinéma et vous avez entendu parler du film dans les médias ou autour de vous.
Restez cependant méfiant sur ce que vous avez pu en entendre dire, surtout si c’est de la part de critiques car ils sont prompts à donner une vision déformée ou étriquée qui peut vous induire en erreur.
Titre, affiche, résumé et bande-annonce
Dans la configuration suivante, vous n’avez pas entendu parler du film. Vous n’en connaissez que le titre, l’affiche, le résumé court et vous avez visionné la bande-annonce. Avec cette bande-annonce certainement trouvée sur le net, vous êtes en mesure de dessiner assez précisément le parcours du film puisque beaucoup d’entre elles sont construites sur la structure générale du récit.
Titre, affiche et résumé
Vous avez en votre possession le titre et l’affiche ainsi que le pitch de l’histoire. Vous n’avez pas vu la bande-annonce et vous n’avez pas entendu parler de l’histoire, ni à la radio, ni à la télé, ni sur les forums de cinéma que vous fréquentez sans doute.
Le pitch vous permet d’avoir le début de l’histoire, peut-être le protagoniste, cela vous permet de démarrer en toute tranquillité. Mais vous allez devoir tout inventer de la suite. N’hésitez pas à bien vous inspirer de l’affiche, sa composition est souvent très précise, riche et contient une multitude d’indications qui peuvent s’avérer très utiles.
Seulement l’affiche (donc le titre et l’affiche)
Dans cette configuration, vous ne possédez que l’affiche du film, sur laquelle est écrit le titre. Il s’agit peut-être d’un ancien film dont on ne parle plus aujourd’hui mais dont vous avez peut-être entendu le titre.
N’ayant pas de résumé, vous avez tout à inventer, à commencer par le début. Comme pour la configuration précédente, n’hésitez pas à bien analyser l’affiche et tous ses détails. On est étonné, en effectuant cet exercice, de constater la multitude d’informations que l’on peut extraire d’une simple affiche, depuis l’impression générale qu’elle donne — les tons employés, la position des personnages — jusqu’aux détails les plus infimes — une arme à peine visible, l’amorce d’un décor…
Seulement le titre
Vous ne connaissez que le titre du film et vous n’en avez jamais entendu parler, même le casting vous est inconnu. C’est l’exercice redoutable par excellence et si vous tombez juste — si vous devinez assez précisément le film, son résumé —, ne vous détrompez pas : cela tiendra plus au hasard qu’à la réelle déduction.
Cela étant, on peut tirer beaucoup de choses d’un simple titre. N’importe qui peut deviner par son titre seul que Mad Max ne sera pas le même genre de film que Four Weddings and a Funeral (Quatre mariages et un enterrement, Mike Newell, 1994). Si vous n’avez vu ni l’un ni l’autre de ces deux films, qu’en déduiriez-vous au niveau de l’histoire et de son style ?…

Au-delà des apparences

Contrairement à ce que pourraient laisser croire les apparences, cet exercice n’est pas un simple exercice. Il vous place dans la position exacte de l’auteur qui veut découvrir son histoire à partir des quelques bribes que lui donne à voir ou à sentir son imaginaire. L’auteur va devoir, comme dans cet exercice, savoir observer, se poser des questions, les bonnes questions, en bref interroger le peu qu’il possède pour découvrir tout le reste, pour découvrir l’intégralité du récit.

Et plus vous vous serez entrainé à le faire, notamment par des “jeux” comme celui-ci, et plus vous serez à même de reproduire naturellement ce comportement fertile et prolifique face à vos propres récits.