La collection Narration

Intérêt des dimensions H, S et P

On peut donc tirer de la lecture des pages précédentes que l’intérêt de ces dimensions H, S et P est double :

Construction de la structure

Comme nous l’avons mentionné en introduction, le temps important d’un évènement est le moment où le spectateur en prend connaissance. Ce qui permet d’affirmer que :

Ce qui fait la structure, c’est le spectateur.

Peu importe qu’un évènement soit survenu des années avant le film, peu importe qu’un personnage, dans sa propre histoire, en prenne connaissance des années avant ou même des années après, l’important, structurellement, c’est le moment où nous spectateurs en prenons connaissance.

La raison en est évidente : cela tient simplement au fait que l’évènement n’existe pas tant que le spectateur ne le connait pas. Dans Dancer in the Dark (Lars Von Trier, 2000), nous ne savons rien de la maladie du fils de Selma et de sa “raison de vivre” tant qu’elle n’a pas livré son secret à son logeur.

Ce qui importe donc pour construire un récit, c’est la position de l’évènement sur l’axe S.

Ce qui importe, c’est le moment où le spectateur prend connaissance de l’évènement, pas le moment où l’évènement se produit.

L’identification au spectateur

Ces dimensions permettent également de réfléchir au facteur d’identification, à ce qui va faire que le spectateur/lecteur va pouvoir s’identifier au personnage et principalement au protagoniste.

En la matière, on parle trop des caractéristiques du personnage, de son niveau social, de son métier, de ses enjeux, comme seuls facteurs d’identification. S’il est indiscutable que ces éléments ont leur part à jouer, il est un point bien plus capital encore : la synchronicité des informations et des émotions.

Pour pouvoir s’identifier au personnage, il faut en savoir autant que lui, ni plus, ni moins que lui et au même moment que lui.

On l’a déjà évoqué plus haut : nous ne pouvons pas être en identification avec un personnage qui sait sur l’histoire plus de choses que nous, et inversement nous ne pouvons pas être en identification avec un personnage qui en sait moins que nous.

Si le personnage apprend un évènement avant nous — par exemple la mort d’un proche —, et que le spectateur apprend l’évènement plus tard ou plus tôt que le personnage, il ne peut en aucun cas vivre l’émotion en même temps que lui. Or, comment s’identifier si les émotions ne sont pas synchrones. Tout au plus, on pourra avoir de la compassion, de l’empathie, de la pitié, mais l’identification sera plus difficile, voire impossible.

(1) Le protagoniste prend connaissance, à notre insu (en hors-champ narratif), d'une information capitale.
(2) Parfois plusieurs scènes plus tard, nous prenons connaissance à notre tour de cette information.
Pendant tout le temps entre (1) et (2), nous voyons donc agir le personnage sans savoir pourquoi il fait ceci ou cela, du fait tout simple que nous ne détenons pas l'information qu'il détient et qui le fait agir dans une certaine direction. Si cela peut être intéressant ponctuellement et générer du mystère — ou augmenter le charisme du personnage —, il faut également avoir conscience que plus cela dure et plus cela nous éloigne du personnage. Il est bon, si l'on cherche une identification maximale, de réserver ce genre d'effet à d'autres personnages que le protagoniste ou réduire ces moments à quelques secondes, comme lorsque nous apercevons Alien juste derrière Ripley avant même que la jeune femme ne le découvre à son tour (attention, cela n'a rien à voir avec le cas suivant, où le laps de temps est conséquent entre les deux instants 1 et 2).
(1) Nous prenons connaissance d'un fait, d'une information importante pour le récit. Le protagoniste, lui, absent par exemple de la scène, l'ignore.
(2) Quelques minutes plus tard ou parfois après plusieurs scènes, le protagoniste prend connaissance du fait ou de l'information.
Pendant tout le temps entre (1) et (2), nous en savons plus que le protagoniste. Cela nous éloigne de lui et peut même, si l'on n'y prend garde, nous donner l'impression que c'est un sombre crétin — nous oublions que l'information nous a été donnée — facilement — et l'on se demande consciemment ou inconsciemment comment le personnage peut passer à côté aussi longtemps ; comme lorsque nous connaissons la solution d'une énigme et qu'elle nous semble tellement évidente que nous en oublions la difficulté que l'on a eu de la résoudre.

Les dimensions H, S et P viennent au secours de l’auteur pour éviter cet écueil préjudiciable. Il lui suffit de vérifier qu’il y ait une bonne synchronicité, pas forcément absolue mais presque, entre les points des dimensions P — axe Personnage — et S — axe Spectateur.

CHECKUP[Dans votre récit, n’y a-t-il pas une désynchronisation trop grande entre ce que vit le personnage et ce que vit le spectateur ? identification]

Lorsque l’on cherche une identification maximale, il est recommandé que les points P et S — Personnage et Spectateur — se trouvent les plus synchrones possibles. Quelques secondes d’écart peuvent être profitables — les quelques secondes où nous voyons Alien derrière Ripley attisent notre envie de la protéger et augmentent notre empathie pour elle —, mais plus cet écart est long et plus nous risquons de nous désidentifier du personnage.

Notons pour conclure cette partie sur les dimensions H, S et P que le phénomène d’identification au spectateur est abordé plus en profondeur dans l’ouvrage consacré aux personnages.