La collection Narration

Synchronicité vs asynchronicité

Ces trois dimensions, représentées ci-dessous sous la forme de trois axes, trois échelles de temps, vont permettre de visualiser la position des évènements et leur existence sous forme d’information au cours du temps. Chacun de ces axes pourrait être gradué à l’aide des jours, des heures, des minutes, des secondes.

Les trois dimensions H, S et P

Dans l’image ci-dessus, qui servira de base à toute l’explication suivante, le temps s’écoule de gauche à droite. Le cadre gris représente la durée du film ou du roman, de la nouvelle, etc. Ce qui se trouve sur les lignes avant le cadre gris est donc survenu avant le début du récit.

Notez qu’ici encore nous nous trouvons dans une dimension virtuelle qui ne correspond pas au récit lui-même. Par exemple, on peut imaginer qu’au début du récit le personnage apprenne que sa mère est vivante alors qu’il est en train de travailler dans son bureau. On placera donc un point, au début du film, correspondant à cette information — “Il apprend que sa mère est toujours vivante”. Mais si cette scène de bureau n’est pas montrée ou racontée — c’est-à-dire : si elle fait partie du hors-champ narratif —, ce point n’existera que pour le personnage — dimension P — et l’histoire — dimension H. Mais nous, spectateur ou lecteur, pourrions n’apprendre la chose que bien plus tard, à la fin même du récit.

Pour reprendre l’exemple précédent, nous pouvons imaginer que nous apprenons que la mère du personnage est toujours vivante seulement au milieu du film. Nous placerons donc un point temporel au milieu de l’axe S portant l’intitulé “Le personnage sait que sa mère est vivante”. Ce peut être au cours d’une scène où le personnage, accoudé au bar avec une de ses sœurs lui fait cette révélation : “Je sais que maman est toujours en vie”.

Cela peut s’illustrer de la manière suivante :

Retard du spectateur
(1) Le Personnage reçoit un coup de téléphone (non montré à l'écran, ignoré du spectateur) lui annonçant que sa mère est vivante.
(2) Le Personnage apprend à sa sœur que leur mère est vivante. Cette scène est montrée, nous en sommes donc informés également.

Noter que dans cette configuration, nous sommes “en retard” par rapport au personnage. Nous vivons l’émotion de l’évènement après lui.

Les points temporels

Nous appellerons “point” ou “point temporel” le moment précis, sur les trois axes des dimensions, qui correspond au moment où l’évènement survient ainsi qu’au moment où l’évènement est perçu (par le personnage et/ou le spectateur). Ce point temporel correspond aux courts traits rouges sur les axes dans l’illustration ci-dessus.

Pour un même évènement, on trouvera donc un point sur l’axe H — dimension Histoire, le moment exact où l’évènement s’est produit —, un point sur l’axe P — dimension Personnage, le moment où le personnage prend connaissance de l’évènement — et un point sur l’axe S — dimension Spectateur, le moment où le spectateur prend connaissance de l’évènement.

Synchronicité et asynchronicité

Ces points temporels seront dits synchrones lorsqu’ils se produisent au même moment sur les trois axes — les trois points se trouvent donc sur une même ligne verticale — et ils sont dits asynchrones lorsque les points surviennent à différents moments.

Synchronicité des points temporels

La synchronicité des points temporels est la situation la plus classique dans une histoire bien écrite : nous prenons connaissance de l’évènement en même temps que le personnage et au moment où il se produit.

Nota Bene : on peut réfléchir à la dimension P de n'importe quel personnage du récit, mais il faut comprendre que lorsqu'on mentionne le personnage ici il s'agit au tout premier chef du protagoniste de l'histoire.

La mort du meilleur des samouraïs de Shichinin no samurai (Les Sept Samouraïs, Akira Kurosawa, 1954) présente par exemple une belle scène de synchronisation : alors que la bataille fait rage au sein du village paysan, un coup de fusil est tiré. Les personnages se retournent pour voir le meilleur des samouraïs s’écrouler dans la boue, mort. Au moment même où l’évènement se produit — mort du samouraï — les personnages en sont informés et le spectateur aussi. Il y a synchronicité parfaite entre l’évènement, le spectateur et les personnages. Nous vivons pleinement cet évènement, comme si nous y étions.

Synchronicité partielle

La synchronicité peut être partielle lorsque l’évènement s’est produit plus tôt et que nous l’apprenons un peu plus tard mais en même temps que le personnage. Cette configuration est excellente aussi puisque l’important, comme nous le verrons, est que le spectateur prenne connaissance de l’évènement en même temps que le personnage.

(1) L'évènement se produit, par exemple le kidnapping d'un enfant. Mais il n'est pas présenté dans l'histoire, on ne le voit pas à l'écran, on ne le lit pas dans le roman, il est omis.
(2) Nous apprenons en même temps que le personnage que son enfant a été kidnappé. C'est ici que nous prenons connaissance de l'évènement.

Asynchronicité des points temporels

Les récits bien conçus présentent un nombre moindre d’asynchronicités. Voyons deux cas classiques et intéressants : le retard et l’avance du spectateur sur le personnage.

Retard du spectateur

Dans l’illustration ci-dessus, le point P et le point H coïncident. C’est par exemple le moment où le personnage reçoit son diplôme de Harvard. La scène n’étant pas montrée à l’écran, le spectateur n’en est informé que plus tard, lorsqu’un autre personnage, par exemple, félicite le héros pour sa brillante réussite.

Nous nous trouvons alors en retard par rapport au personnage, il a vécu les évènements avant nous, il a vécu les émotions avant nous.

Avance du spectateur

(1) Le spectateur prend connaissance d'un évènement au moment où il se produit. Le protagoniste ne le sait pas.
(2) Le protagoniste prend connaissance de l'évènement.

Nous nous trouvons alors en avance par rapport au personnage, nous vivons les évènements avant lui, nous vivons les émotions avant lui.

L’exemple de Columbo

La série culte Columbo: Murder by the Book (Steven Spielberg, 1971) présente un cas très particulier d’avance du spectateur qui fait le propre de la série.

C’est sur la dimension S (Spectateur) qu’apparait en premier lieu le crime qui va être commis (point 1) et ce dès le générique. En effet, si nous considérons un spectateur qui connait cette série policière, il sait qu’un crime va être commis sous ses yeux dans le teaser du film (les premières minutes) et il reconnait rapidement à son charisme le personnage susceptible d’en être l’auteur.

Le spectateur sait donc qu’il va se produire un meurtre avant même qu’il ne se produise (point 1), avant même que le criminel n’en ait l’idée lui-même. Naturellement, l’inspecteur Columbo ignore totalement qu’il va enquêter sur ce meurtre au tout début de l’épisode.

Ensuite survient le crime (point 2).

Le lieutenant Columbo entre enfin en scène (point 3) et ne tarde pas à se faire une idée juste du suspect possible.

Il est donc à noter qu’un immense décalage se fait entre le spectateur et le protagoniste de l’histoire — pour peu qu’on considère Columbo comme le protagoniste de la série, ce qui peut être discuté. Mais il faut remarquer aussi comment ce décalage, cette connaissance supérieure qu’a le spectateur, qui pourrait être néfaste à l’identification, est vite compensé par les compétences dont les auteurs ont affublé le simple lieutenant : sans que cela ne soit jamais dit, on comprend/on sait que Columbo a tout deviné dès la première rencontre avec le criminel. Les auteurs ont senti que si ce décalage devait trop s’étirer dans le temps — comme le présentera l’illustration ci-dessous —, il y aurait eu fort à craindre qu’on se serait trop détaché du protagoniste, et que ce détachement se serait fait au détriment de son intelligence : le spectateur en viendrait à se demander pourquoi le lieutenant met autant de temps à démasquer le vrai criminel.

(1) Ayant pris connaissance des personnages, nous spectateurs devinons celui qui va devenir le meurtrier — le plus charismatique des personnages.
(2) Le crime est perpétré dans l'histoire (dimension H) confirmant notre sentiment.
(3) Dans une mauvaise série — ou une série comique, pourquoi pas ? —, le lieutenant Columbo ne découvrirait réellement le criminel qu'ici, à la toute fin, comme c'est le cas dans les séries policières traditionnelles — où le spectateur ignore, tout comme les enquêteurs, l'identité du meurtrier. Cela signifie que pendant tout le temps entre (1) et (3) (ou 2 et 3) nous serions en avance sur le personnage, le voyant s'arracher les cheveux pour comprendre ce que nous-mêmes avons compris avant même que ça ne se produise… Il n'y a pas plus dramatique pour l'intérêt et l'identification au personnage.