La collection Narration

Crescendo de conflit contre crescendo d'obstacles

Dans les ateliers et autres ouvrages d’apprentissage de l’écriture, on conseille à tort le crescendo d’obstacles pour mener à bien le développement d’un objectif. Certes, il existe des films — principalement les mauvais films d’action — où les obstacles deviennent effectivement de plus en plus importants, de plus en plus intenses : après s’être attaqué à un sous-fifre et l’avoir éliminé sans beaucoup de difficulté, le protagoniste s’attaque au chef des gardes plus entrainé puis il rencontre le bras droit du méchant dont il se débarrasse avec difficulté avant de se confronter enfin au maitre suprême, le méchant, le vilain, qui détient plus de pouvoirs que le héros lui-même, souvent amoindri physiquement par ses luttes précédentes.

Si ce schéma, adopté par certains jeux vidéo simplistes, est amusant et peut nous emporter dans la tourmente de l’action, il n’en reste pas moins peu efficient si l’on cherche à obtenir un réel crescendo d’intensité. Tout simplement, d’abord, pour la raison suivante :

Un obstacle plus grand ne présage pas,
en soi, d’une difficulté plus grande.

Si un personnage se retrouvait devant dix personnes, l’obstacle serait-il plus grand que s’il se retrouvait devant une seule ? Peut-être, si l’on réfléchit superficiellement. Mais imaginons dans le premier cas le personnage armé d’un fusil-mitrailleur comme Snake Plissken au tout début de son aventure dans Escape from New-York (New York 1997, John Carpenter, 1981) lorsqu’il est face aux “Dingues”. Et imaginons ensuite notre personnage devant un seul homme, mais il n’aurait plus d’arme et l’homme face à lui serait un colosse flanqué d’un gourdin planté de clous (ce qui se produit dans le même film). N’y aurait-il pas alors un crescendo d’intensité alors que les obstacles, objectivement, vont décroissant ?…

D’autre part, les caractéristiques du personnage — nain ou géant, idiot ou génie, colosse ou gringalet… — ou son état physiologique — en pleine forme, blessé, drogué… — influent de façon décisive sur la qualité objective de l’obstacle.

Dans Avatar (James Cameron, 2009), après avoir combattu une armée de vaisseaux, l’obstacle qui se dresse devant Jake Sully se résume aux quelques mètres à franchir pour atteindre un masque à oxygène. Cet obstacle est ridiculement mince au regard de l’armée de vaisseaux ennemis que Jake vient d’affronter et, pourtant, il s’intègre parfaitement au crescendo d’intensité car il génère plus de conflit pour le personnage en fauteuil roulant, et plus de conflit pour nous. Pourquoi ? Tout simplement parce que ce second obstacle semble beaucoup plus difficile à surmonter que le premier, eu égard aux caractéristiques du personnage.

La leçon à retenir est la suivante :

Ce n’est pas les obstacles qui doivent aller crescendo, c’est le conflit généré par ces obstacles.

En conclusion, ce n’est donc pas du côté des obstacles que l’auteur doit porter son attention pour juger du crescendo mais du côté du conflit.

L’illustration de la course de haies

On peut aisément comprendre ce principe en s’inspirant de la course de haies. Dans une course de haies, toutes les haies sont de la même taille. Et pourtant, chaque nouvelle haie génère de plus en plus de conflit pour le coureur que la précédente. Elles sont de plus en plus difficiles et douloureuses à franchir, elles génèrent de plus en plus de conflit alors que l’obstacle, lui, reste rigoureusement inchangé.

Attention : jouer sur l’épuisement du personnage n’est qu’un moyen — parmi de nombreux autres — de produire un crescendo de conflit. L’exemple de Avatar ou de Escape from New-York sont peut-être plus riches d’enseignement, qui jouent sur une caractéristique propre au personnage — la paraplégie — ou sur les attributs du protagoniste — le fusil-mitrailleur — ou de l’ennemi — colosse armé d’un gourdin à clous.

On peut donc, pour penser l’obstacle, réfléchir à la diversité qu’offre la combinaison de caractéristiques permanentes (la paraplégie, l’aspect colossal) et de caractéristiques provisoires (l’épuisement, l’arme).

CHECKUP[Comment pourriez-vous jouer sur les caractéristiques permanentes et les caractéristiques provisoires de vos personnages pour augmenter le crescendo de conflit ? conflit]

Et pour bien le penser, il est indispensable de s’intéresser au conflit, en gardant en tête que c’est sur le crescendo de ce conflit que repose l’intérêt de la progression des intrigues. Peu importe que les obstacles suivent ou non ce crescendo.

L’autre problème de l’obstacle

L’autre écueil à considérer la construction d’un récit sur la base d’obstacle est qu’on oublie de nombreux autres ressorts possibles, tout aussi intéressants. En abordant la progression sous l’angle du conflit, ces ressorts s’intègrent harmonieusement au parcours des personnages.

Si l’on regarde le film d’action The Maze Runner (Le Labyrinthe, Ball Wes, 2014), par exemple, on se rend compte que le conflit ne vient pas d’obstacles à proprement parler, mais plutôt d’atteintes à la vie des personnages :

20eme minute
Thomas se fait attaquer par un habitant du labyrinthe en pleine transformation suite à sa piqûre par un griffeur.
Note : Thomas, dans cette séquence, n’a d’autre objectif que de ramasser du bois. Dire que cette attaque est un obstacle à cet objectif serait quelque peu absurde. En revanche, le conflit, lui, est bien réel — et révèle, en passant, les qualités du personnage : sa course.
Tiers du film
Thomas et Minho se font prendre en chasse par un griffeur.
Note : cette fois la menace est plus sérieuse, c’est un monstre qui menace la vie de Thomas. On pourrait dire que ce griffeur est un obstacle sur la route de l’objectif “rester en vie”, mais cet objectif est beaucoup trop général, ici, pour être considéré.
1:10:00
Thomas et Minho doivent fuir la “section 7” qui se referme sur eux. Ils n’ont jamais couru aussi vite.
Noter que cette menace, si on l’analyse froidement, est moins forte que les autres. Leur vie n’est pas directement menacée comme c’était le cas avant. Pourtant, le conflit est plus intense, soutenu notamment par l’extraordinaireté de l’incident et l’inconnu qui les attend s’ils échouent.
1:15:00
C’est l’attaque la plus sanglante, avec des griffeurs qui surgissent de toutes les portes du bloc. Une grande tension règne dans cette scène, aggravée par l’effet de surprise. On ne s’attendait pas à cette attaque aussi brutale et aussi sanglante.
À nouveau, le conflit est plus palpable que l’obstacle un peu abstrait que représenterait cette attaque. Plutôt qu’un obstacle, il est question ici d’une conséquence des actes de Thomas, conséquence qui entraine un conflit intense pour le spectateur autant que pour tous les personnages.
1:30:00
Nouvelle lutte contre des griffeurs, mais celle-là est volontaire de la part des blocards qui ont décidé de les attaquer de front pour pouvoir s’échapper. Du fait de la velléité des personnages qui crée à leur tour l’effet de surprise, cet obstacle est moins élevé que le précédent. Néanmoins, un suspense est ajouté par une urgence qui renforce considérablement le conflit : Minho parviendra-t-il à donner la combinaison de chiffre qui doit ouvrir la porte avant d’être éliminé par un griffeur ?

Un crescendo néanmoins

On trouve pourtant bien, dans de nombreux films, un crescendo d’obstacles. Seulement, ce crescendo n’inclut qu’une infime partie des obstacles et des conflits. Si l’on veut construire la progression sur ce crescendo d’obstacles, trois ou quatre suffiront amplement.

Pour le reste, l’attention devra surtout être portée sur le crescendo de conflit dans toutes les scènes importantes.

CHECKUP[La progression de votre récit présente-t-elle bien un crescendo de conflit ? conflit]