Le Blog de Phil

Article #2

L’industrie du cinéma tue l’histoire du cinéma

C’est un constat malheureux : la quantité de films produits aujourd’hui rend impossible non seulement de voir tout ce qui se fait mais encore moins de voir et revoir ce que cette industrie a produit d’important jusqu’à ce jour. De nombreux chefs-d’œuvres n’existent plus aujourd’hui dans la culture populaire qu’en tant que titre — qui, dans nos jeunes générations, a vu Citizen Kane ? Un tramway nommé désir ? ou Autant en emporte le vent ?

Auparavant, que ce soit en littérature ou en cinéma, le peu d’objets produits autorisait le “voir et le revoir”, permettait d’entretenir le vivier d’œuvres qui chaque année s’augmentait de quelques chefs-d’œuvres essentiels. Cela fabriquait l’histoire, et cette histoire pouvait être entretenue. L’histoire du cinéma existe encore, mais qui l’entretient aujourd’hui ?

L’histoire du cinéma est morte. Ses assassins sont ceux-là même qui l’entretiennent, ils s’appellent Universal, Metro Goldwyn Mayer ou autres Dreamworks.

Mais pire encore, aujourd’hui, dans notre société de l’obsolescence et des mises à jour — société admirable en bien des points —, ce qui appartient à l’histoire a un goût d’inachevé, de non fonctionnel, d’inefficace et de bancal. En 2016, un film du début du millénaire, disons de 2002, est déjà vieux, comprendre : obsolète, dépassé, pas à jour, donc inutile. Alors qu’en est-il, imaginez, d’une œuvre du millénaire précédent !

C’est ainsi que le film, en tant qu’objet de consommation, est ramené au rang de pâtes — qui ? à part quelques spécialistes, connait l’histoire des pâtes ? — au rang de casseroles — idem — ou de papier-toilette (notez que j’ai beaucoup de respect pour ces différents produits et… leur histoire).

Peu m’importe qu’un film soit un simple objet de consommation, l’art n’a jamais été que ça. L’homme courant a toujours eu d’autres chats à fouetter et il a toujours eu bien raison. Mais que l’histoire meure, que l’histoire soit assassinée, c’est toujours dommage.

Quoi qu’il en soit, l’apprenti-auteur, l’apprenti-scénariste, s’il veut apprendre réellement son métier, ne doit pas se laisser entrainer dans cette spirale dévorante. Il doit savoir choisir et surtout se laisser un temps pour découvrir les œuvres du passé — j’allais dire “de la préhistoire”. Pour le plaisir d’abord et pour ouvrir ses sens à d’autres façons de voir et à d’autres façons de concevoir aussi.

Et pour ce qui est de la spirale dévorante, comme j’aime à le répéter, il est infiniment plus profitable à l’auteur d’étudier 20 films en profondeur que d’en “mater” 2000 une seule fois. Si, parmi ces 20 films, on peut s’en choisir dix du passé, le profit peut être considérable. Les 10 autres peuvent être piochés sans hésiter dans les œuvres contemporaines — c’est-à-dire dans les œuvres de ces dix dernières années — dont la qualité n’a rien à envier à ses prédécesseurs — j’aurais même envie d’ajouter : “au contraire”, car la qualité de la narration ou du filmage n’a cessé d’augmenter et l’on ne peut qu’être impressionné par la tenue d’un grand nombre d’œuvres d’aujourd’hui, quoi qu’en disent ou pensent certains.

En soufflant ainsi sur les braises des œuvres déjà oubliées, les auteurs seront, aux côtés de quelques amoureux passionnés, les derniers garants de l’histoire du cinéma et de la littérature !

Alors qu’attendez-vous pour revoir un Charade (Stanley Donen, 1963), un Erin Brockovich (Erin Brockovich, seule contre tous, Steven Soderbergh, 2000), un Sunset Boulevard (Boulevard du Crépuscule, Billy Wilder, 1950) ou même un East of Eden (À l’Est d’Eden, Elia Kazan, 1955) !

Article #2