La collection Narration

Le système de valeurs du récit

Il est important pour l’auteur, tout au long du développement de son récit, de réfléchir à son axiologie, c’est-à-dire au système de valeurs qu’il défend de façon implicite ou explicite.

L’axiologie du récit concerne les valeurs que ce récit défend, explicitement ou implicitement.

Car tout récit, même la farce la plus drôle, même le film d’action le plus physique, propose un système de valeurs, un système peut-être non explicite qui fonctionne par inférences et dont se dégage une certaine vision du monde.

Malheureusement, trop souvent, l’apprenti-auteur ne s’interroge pas assez sur la vision du monde qu’il colporte. Cette vision peut alors se montrer erronée, partisane, rétrograde ou dévalorisante à l’insu de l’auteur, même lorsque son propre système de valeurs est juste.

C’est ainsi, par exemple, que dans de trop nombreux récits sont encore véhiculés des clichés aberrants sur les professions, les sexes ou les ethnies, mettent en scène des femmes timorées et inaptes aux décisions ou aux responsabilités, des gens de couleur stupides et sans épaisseur ou des flics soit formidables soit véreux… C’est ainsi que d’autres récits font l’apologie de la violence, de la justice individuelle, de l’intégrisme sous toutes ses formes ou de l’égoïsme social.

Ce ne sont pas les valeurs explicites qui sont visées ici. Les valeurs explicites sont ces valeurs défendues volontairement par l’auteur, souvent par le dialogue, et seules la maladresse ou l’inexpérience peuvent faire dire à l’apprenti-auteur le contraire de ce qu’il pense.

Le système de valeurs induit dont il est question dans cette partie est beaucoup plus insidieux. Il amène l’auteur qui ne prend pas suffisamment conscience de son récit à défendre ou prôner des valeurs contre lesquelles il s’insurgerait.

L’auteur inattentif développe à son insu
des valeurs qu’il ne défendrait pas.

Qui est touché ?

Les valeurs peuvent se retrouver dans tous les recoins de la narration, à commencer par la structure, les thèmes et surtout les personnages. Une histoire dont la fin se résout par une tricherie du héros — Michel Vaillant (Louis-Pascal Couvelaire, 2003) — cautionne la tricherie et cela se fait au niveau de la structure. Une histoire où l’on voit un père résoudre lui-même un kidnapping et tuer tous les kidnappeurs — Taken (Pierre Morel, 2008) — cautionne la vengeance et la justice personnelle1, et cela se fait au niveau du personnage — n’importe quel quidam ne pourrait pas le faire — comme au niveau de la structure — le film entier repose sur l’idée de se faire justice soi-même. De la même manière, un thème peut développer des valeurs fausses ou déformées.

1  Noter que cela ne retire rien à la qualité du récit et que l'on pourrait tout à fait invoquer la catharsis pour justifier ces choix. Qui sait ? c'est peut-être le fait de pouvoir vivre cet incident par procuration qui nous empêche de passer à l'acte nous-mêmes. On ne peut pas, en revanche, excuser de la même façon la tricherie plébiscitée dans le premier récit.

Mais c’est certainement au niveau des personnages, surtout lorsqu’ils ont une fonction, c’est-à-dire un métier précis, qu’on trouve le plus souvent les jeux de valeurs les plus erronés dans l’audiovisuel hexagonal — les américains, pour ne parler que d’eux, sont beaucoup plus conscients et vigilants à ce niveau. En premier lieu sont visées les femmes et les minorités, comme nous l’avons déjà vu. Mais on peut constater aussi certaines professions dévalorisées au profit d’autres qui seront surévaluées. C’est absolument patent dans les séries télévisées françaises.

Une histoire peut changer le monde

Bien sûr, pour se rassurer ou se dédouaner, l’auteur peut se retrancher derrière la certitude qu’une histoire ne changera jamais le monde. Mais s’il est vrai qu’une histoire ne peut le faire, cent films, en revanche, sont susceptibles d’infléchir ce monde de façon significative. Parce que les films, d’abord, sont souvent vus par le plus grand nombre, et ce à grande fréquence. Or, les films banalisent ce qu’ils répètent d’une histoire à l’autre.

Les films banalisent ce qu’ils répètent.

C’est peut-être moins vrai pour les romans ou autres supports d’histoire qui transcrivent le monde par le biais de mots, de dessins, etc. alors que le cinéma, la télévision, montrent ce monde, en font une représentation qui peut être confondue avec la réalité.

La représentation du monde dans un film
peut être prise pour la réalité.

Nous faisons partie de ceux qui pensent, entre autres choses, que c’est l’occurrence des présidents américains noirs dans les films qui a rendu possible et même évidente l’élection d’un Barack Obama. De la même manière que c’est l’occurrence amorcée depuis peu des présidentes qui rendra possible un jour l’élection d’une femme à ce poste convoité par les gens de pouvoir dans une société patriarcale2.

2  Cette “expérience” ne peut malheureusement pas être tentée dans notre pays, terre d'accueil, des droits de l'homme et de l'égalité. L'idée même d'un président noir ne paraitrait possible que dans une comédie burlesque décalée, alors que penser d'une présidente noire ?… On préfère pour le moment réserver aux femmes de couleur le rôle de nounou.

D’où l’impérieuse nécessité de réfléchir à l’axiologie de son récit, même à son humble niveau, même pour son humble récit. Il est important que l’apprenti-auteur acquière ce réflexe, et commence à mettre en application cette réflexion dès ses tout premiers exercices.

Développer une seconde nature

Pour y parvenir, l’auteur doit développer une seconde nature qui le fera s’interroger systématiquement et de façon réflexe aux valeurs explicites ou implicites qui se dégagent de ses choix, de ses situations, de ses actions, de ses dialogues. “Qu’est-ce que cette idée signifie au niveau des valeurs ?” est la question simple qu’il doit se poser en toute circonstance. Toute solution proposée pour répondre à un problème dramaturgique induit souvent des valeurs. La question “Qu’est-ce que ça signifie au niveau des valeurs ?” permet d’interroger cette solution et de l’adopter ou non.

Se poser toujours la question :
“Qu’est-ce que ça signifie ?”.

Par exemple, mon histoire ne montre qu’un seul professeur et ce professeur est un pédophile. Qu’est-ce que ça signifie au niveau des valeurs ? Quelle vision du monde donné-je ? J’offre une vision d’un monde où tous les professeurs sont des pédophiles puisque je n’en montre qu’un seul et c’est ce qu’il est. Libre à moi, ensuite, de décider d’équilibrer ou de contrebalancer cette affirmation par un contrexemple. Ou pas.

Avec l’expérience, l’auteur saura distinguer presque par réflexe l’idée qui induit une valeur de celle qui n’en induit pas.

Dévalorisation et survalorisation

Il faut noter cependant que l’axiologie est à considérer en tout premier lieu lorsqu’elle dévalorise ce qui ne mérite pas d’être dévalorisé — une ethnie, un handicap, une croyance… — ou valorise ce qui ne mérite pas d’être valorisé — l’appât du gain ou du pouvoir, l’égoïsme, la tricherie…

On a déjà mentionné l’usage de la dévalorisation appliquée au sexe ou à l’ethnie. La survalorisation est tout aussi préjudiciable, qui transforme tous les membres d’un même groupe, d’une même communauté, en saints.

Il faut s’efforcer d’éviter par exemple les écueils d’un film comme Contagion (Steven Soderbergh, 2011) — remarquable par ailleurs — où tous les hommes de pouvoir sont bons, humains, généreux, respectables en tous points et où les gens communs sont menteurs, petits, vils. Ou encore éviter les écueils d’un film comme Spotlight (Tom McCarthy, 2015) — remarquable par ailleurs — où tous les journalistes sont des gens intègres, à l’écoute des autres, consciencieux, impliqués et appliqués, soulevant des montagnes pour réveiller la vérité. Un seul homme puissant ou un seul journaliste un peu plus réaliste aurait suffi à équilibrer le contexte de ces deux grands films par certains aspects trop manichéens.

Mais lorsque la survalorisation ne s’applique pas à certaines classes ou groupes qui ne méritent peut-être pas autant d’indulgence, la dimension pédagogique et exemplaire (au sens propre du terme) de la narration, surtout lorsqu’elle est filmique, doit être prise en compte. La vocation d’une histoire, d’un film, d’un auteur, peut être aussi d’essayer de proposer de bons comportements à suivre, de témoigner d’une expérience positive.

Ce phénomène s’applique par exemple aux histoires pour enfants, histoires dans lesquelles le comportement des parents est souvent idéalisé. En vérité, ces histoires ne donnent pas une vision erronée ou surévaluée des parents, elles n’agissent pas seulement en catharsis pour que l’enfant vive par procuration une vie idéale, elles offrent aussi aux parents des clés comportementales. C’est, entre autres choses, ce qui fait qu’un film pour enfant s’adresse en général tout autant aux parents qu’aux enfants — en tout cas quand les concepteurs ont conscience de cette dimension importante.

On retrouve aussi ce phénomène au détour de films particulièrement soignés au niveau de la psychologie et où les auteurs défendent une vision généreuse du monde. Dans Things We Lost in the Fire (Nos souvenirs brûlés, Susanne Bier, 2007) par exemple, quand Kelly, au cours d’un diner avec la famille Burke en deuil, invite chacun à parler du père assassiné, libérant ainsi une parole prisonnière de la douleur, Allan Loeb propose en toute conscience une leçon de résilience par la parole. Ça n’est pas une vision de comportement idéalisée, c’est une proposition qui peut nous apprendre à mieux vivre, ici : mieux vivre un drame. Même si la scène s’inscrit avec logique dans un parcours de deuil cohérent, en toute lucidité, l’auteur montre ce qu’il est bon de faire en pareille circonstance.

Ce genre de survalorisation du comportement, d’idéalisation, surtout lorsqu’il est individuel, exceptionnel — et justifié par le dispositif narratif — n’est surtout pas à éviter et s’intègre parfaitement à une axiologie qu’on pourrait qualifier de réussie.

Et la comédie dans tout ça ?

On peut terminer ce long passage sur le système de valeurs en invitant à s’interroger sur le prisme qu’applique la comédie à notre axiologie. Doit-elle être considérée avec la même rigueur ? Après tout, ça n’est pas parce que les adultes sont parfaits et psychologues dans Easy A (Easy Girl, Will Gluck, 2010) — à part la méchante psychologue sans écoute et dévoyée — que le film donne une image idéalisée des parents. Ils sont parfaits en tant que parents, ne jugent pas, sont à l’écoute, mais surtout, ils sont drôles et ont pour fonction narrative d’offrir à Olive, le personnage principal, un espace vital de sérénité contrebalançant l’espace conflictuel du collège.

En revanche, dans le même film, on peut se poser des questions sur l’influence du traitement de la foi de la fille de pasteur, Marianne, et de ses condisciples, qui sont ridiculisés sans détour et sans appel. La comédie permet-elle de relativiser cette vision du monde partisane, ou nous incite-t-elle au contraire à mépriser et nous moquer de tous les gens qui ont la foi ?…

Les yeux grands ouverts

En conclusion, nous espérons, si besoin était, avoir sensibilisé l’apprenti-auteur à l’importance de cette attention portée au système de valeurs que colportent de façon implicite ou explicite ses récits. Une attention d’autant plus nécessaire et redoublée que ce système s’insinue dans tous les compartiments de la narration et particulièrement là où l’on ne pense pas pouvoir en trouver.

C’est ce soin porté à l’axiologie de ses récits qui lui permettra non seulement de donner une vision du monde qui concorde avec sa vision personnelle, mais encore et surtout de ne pas reproduire et colporter à son insu des clichés et des a priori qui empêchent l’humanité d’évoluer dans le bon sens — ce qui, nous le croyons profondément, est une des vocations les plus nobles qui incombent aussi aux histoires et particulièrement aux films.