La Narration

Introduction aux Fondamentales

Genèse des Fondamentales

Le concept de Fondamentales est né en recherchant, au cours de nombreuses analyses, le PPCM — Plus Petit Commun Multiple — qu’on pourrait trouver aux récits, et principalement aux films, en s’interrogeant sur ce qui pouvait appartenir à toute histoire, quelle qu’elle soit, et ce qui pourrait permettre de la définir et d’en estimer la valeur de la façon la plus simple mais néanmoins la plus complète.

Ce concept a découlé, notamment, du désaccord entre l’analyse d’un grand nombre de récits avec la définition commune qui voulait qu’une histoire se définisse sur la base de l’objectif principal d’un personnage. Or, trop de bons récits, de Babe (Chris Noonan, 1995) à Edward Scissorhands (Édouard aux mains d’argent, Tim Burton, 1990) en passant par Les Enfants du marais (Jean Becker, 1999) ou Sliver (Phillip Noyce, 1993), ne possèdent pas d’objectif et n’en restent pas moins de grands films, des chefs-d’œuvre pour certains. Plus encore, ils ne se présentent pas comme des exceptions, mais semblent s’épanouir dans une forme des plus classiques.

Les cinq Fondamentales qui naquirent de ce constat et de cette réflexion doivent donc être comprises comme la définition de la matière première du récit. Elles permettent de réfléchir, d’estimer et d’affiner les fondements du récit.

Les Fondamentales permettent de réfléchir,
d’estimer et d’affiner les fondements du récit.

Note : la Fondamentale est féminine car c’est un terme emprunté à la musique. Sans entrer dans le détail de l’acoustique, la Fondamentale est une fréquence sonore pure — une harmonique — sur laquelle se construit le timbre et la hauteur de tout son musical — en opposition au bruit qui se constitue d’une suite anarchique d’harmoniques.

De la même manière que tout son musical se construit sur la base de cette Fondamentale, les éléments principaux de toute histoire pourront se construire sur la base d’une des 5 Fondamentales narratives que nous allons lister maintenant avant de les expliciter :

Explicitation sommaire

Voici une brève explicitation de chacune de ces Fondamentales :

Fd. 1 : le personnage fondamental
Cette première Fondamentale s’intéresse à l’élément le plus essentiel du récit : le personnage. Et tout particulièrement au héros, au protagoniste. Elle décrit de la façon la plus simple et la plus précise ses caractéristiques, ses handicaps et ses atouts ainsi que le rôle qui va être le sien dans le récit.
Fd. 2 : la question dramatique fondamentale
Cette deuxième fondamentale traite de la question la plus importante posée au début du récit — et dont la réponse mettra un terme à ce récit. Souvent, mais pas toujours, elle s’incarne dans un objectif. Le modèle synthétique de cette question, dans le cadre le plus simple, c’est-à-dire lorsque l’objectif existe, peut être : “le personnage fondamental parviendra-t-il à atteindre son objectif principal ?”.
Fd. 3 : l’opposition fondamentale
Cette Fondamentale s’occupe de tout ce qui va s’opposer à la réalisation positive de la 2e Fondamentale. À commencer par le protagoniste lui-même qui dans toute bonne histoire est toujours son premier antagoniste. La 3e Fondamentale est le siège des obstacles et des conflits, elle traite tout particulièrement de l’antagoniste.
Fd. 4 : la réponse dramatique fondamentale
C’est avec cette Fondamentale qu’est donnée la fin de l’histoire. C’est ici que se dessine la morale du récit. C’est ici que l’on sait si le personnage a atteint ou non son but, et le sens que cela donne à son parcours. Cette Fondamentale dessine donc la vision de l’homme que veulent communiquer les auteurs.
Fd. 5 : le concept fondamental
Cette Fondamentale se consacre à la définition de ce qui fera ou fait le propre de cette histoire en particulier. C’est souvent sur cette Fondamentale que se décide la production d’un film ou la publication d’un roman ou d’une BD. C’est ici que se développent le plus les partis-pris, les originalités, tout ce qui va pouvoir rendre le récit unique, fort, pertinent, indispensable.

Exemples préliminaires

Voici un exemple de fondamentales, conçu non pas comme un document de travail mais comme un texte tentant de s’approcher de l’humour du film, pour Babe.

Fondamentale 1
Personnage fondamental
Le film raconte une tranche de la vie de Babe, jeune cochon gagné à une foire par le fermier Hoggett, qui compte bien l’engraisser afin d’offrir un merveilleux repas de Noël à sa famille. Babe est un jeune cochon qui n’a d’égal à sa naïveté que son courage.
Fondamentale 2
Question dramatique fondamentale
“Babe finira-t-il en cochon de Noël ?” est la question dramatique fondamentale que pose le film, et qui crée le suspense principal du récit. Elle s’incarne bientôt dans une question plus concrète : “Le cochon Babe parviendra-t-il à devenir « cochon de berger » pour échapper à son fumesque destin (sic) ?” Ce pourrait être un objectif si le protagoniste, Babe, en était conscient. Mais Babe est trop naïf.
Fondamentale 3
Opposition fondamentale
Bien entendu, sur le papier, la nature porcine de Babe le pousse inexorablement à échouer : il doit finir en jambon, c’est un fait incontournable et le fermier Hoggett (dans sa fonction d’antagoniste) l’a d’ailleurs destiné à finir ainsi. Cependant, l’antagoniste se révèlera être bientôt le meilleur allié et l’obstacle principal deviendra bientôt et seulement : la force des traditions. En effet, la société traditionnelle anglaise n’est peut-être pas encore prête à laisser un cochon devenir chien de berger. Le jury du concours auquel doit participer Babe devra délibérer longtemps.
Fondamentale 4
Réponse dramatique fondamentale
Grâce aux talents de “cochon de berger” que Hoggett lui découvre, Babe parviendra à échapper à son sordide et funeste Ananké : il triomphe au concours. Si Babe est une incarnation de la vie humaine et de notre naïveté, le message qui en découle est très positif : on peut échapper à son destin même sans le chercher, en acceptant et en exploitant ses qualités propres.
Fondamentale 5
Concept fondamental
L’idée de voir un cochon devenir “cochon de berger” n’est ironique et drôle qu’en apparence, en surface, car c’est surtout une belle métaphore de l’humanité que présente le film — dès les toutes premières scènes — développant l’idée que quiconque, quelle que soit sa naissance, quelle que soit sa nature, peut parvenir à tout pourvu qu’il croie en ses aspirations et que le poids des traditions et du ridicule ne l’étouffe pas. Cela aurait pu être noté plus haut, mais soulignons que le fait d’être destiné à finir en cochon de Noël, ainsi que le fait de devenir “cochon de berger”, sont deux propositions extrêmement originales pour une histoire.

On pourra trouver d’autres exemples de fiches de fondamentales dans l’ouvrage consacré aux illustrations, Fondamentales : versions complètes dans Recueil d’exemples : The Maze Runner (Le Labyrinthe, Ball Wes, 2014), Her (Spike Jonze, 2013), AI, Artificial Intelligence (Steven Spielberg, 2001), The Butterfly Effect (L’Effet papillon, Eric Bress, 2004), et beaucoup d’autres.

Note terminale

Cette illustration — et celles données en exemples — ne vise qu’à suggérer en quoi les cinq fondamentales peuvent déterminer le récit. Mais pour être vraiment utile au développement de l’histoire, chacune de ces fondamentales doit faire l’objet d’un développement plus poussé et plus profond. Cette version synthétique ne présente en quelque sorte que l’accomplissement du travail, le résultat final vers lequel il faut tendre.

Il est également important de ne pas se laisser abuser par l’apparente facilité de cet accomplissement — qui ne tient pas à la simplicité du film, puisque ce film n’est en rien plus simple qu’un autre. Chaque fondamentale peut nécessiter des jours et des jours de réflexions, d’errements, d’interrogations et de changements, avant de parvenir à la simplicité requise à son efficacité. L’auteur aguerri sait que la simplicité repose toujours, en réalité, sur un travail invisible considérable.