La collection Narration

Définition des dimensions H, S et P

On entend parfois dire qu’un évènement narratif important se trouve avant le film et que cela remettrait en question la notion même de structure… Combien de fois par exemple l’entend-on dire pour l’incident déclencheur !

En réalité, cette vision erronée du récit ne tient pas compte d’une réalité narrative qui s’explique par la mise en évidence de ce que nous appelons les trois dimensions de perception :

Ces dimensions permettent de comprendre que ce n’est pas le moment où survient l’évènement qui importe dans la structure mais le moment où le spectateur en prend connaissance. Dans Minority Report (Steven Spielberg, 2002), ça n’est pas le moment où le fils de John Anderton est enlevé qui importe — moment qui survient dans la réalité de la vie de ce personnage des années avant le début du film —, c’est le moment où nous l’apprenons dans le film.

Ainsi, dans le récit, l’information de l’évènement se substitue souvent à l’évènement lui-même.

Ce constat nous permet de définir les trois axes, les trois dimensions, présentés rapidement plus haut.

La dimension H
C’est la dimension de l’Histoire. C’est sur cet axe de temps que se trouve la position exacte de l’évènement où il s’est produit. En bref, c’est le moment où l’évènement est réellement survenu.
Dans Dancer in the Dark (Lars Von Trier, 2000), par exemple, c’est la grossesse ou le moment où le fils de Selma nait, avec dans ses gènes la maladie de sa mère. C’est cet évènement qui va déclencher toute l’histoire, il se produit presque treize ans avant le début du film.
Dans Minority Report, par exemple, c’est le kidnapping du fils de John Anderton, alors qu’ils sont à la piscine. L’évènement se produit peut-être trois ou quatre ans avant le début du film.
La dimension P
C’est la dimension du Personnage. C’est sur cet axe qu’est placé le moment où tel ou tel personnage prend connaissance de l’évènement.
Dans Dancer in the Dark, c’est le moment où Selma apprend que son fils a hérité de la même maladie qu’elle (ce dont elle pouvait se douter, du reste). Puisque son fils nait dans les années 50, elle ne peut certainement l’apprendre qu’au cours des premières années de la vie de son fils.
Dans Minority Report, c’est le moment où John Anderton remonte à la surface et découvre que son fils a disparu (on pourrait même dire que c’est un peu plus tard lorsqu’il est légitimement en droit de penser que son fils a disparu et même qu’il a dû être enlevé). Il le découvre des années avant la première scène du film.
La dimension S
C’est la dimension du Spectateur. C’est sur cet axe qu’est placé le moment où nous, spectateur, prenons connaissance de l’évènement.
Dans Dancer in the Dark, c’est le moment où Selma raconte cet évènement à Bill Houston, à la fin de l’exposition, donc autour du premier quart du film.
Dans Minority Report, c’est le moment où John Anderton cauchemarde en revivant cette scène, dans la seconde moitié du film.

Voilà comment s’illustre le “voyage” de l’évènement “maladie de Gene” dans le film Dancer in the Dark sur notre représentation des trois dimensions :

Retard de l’incident déclencheur
(1) Dans la dimension H (Histoire), c'est l'évènement, la transmission de la maladie à Gene.
(2) Dans la dimension P (Personnage), c'est l'information, donnée à Selma, que son fils a hérité du problème de sa mère et qu'il a de forte chance de devenir aveugle comme elle. Cela survient des années avant le film.
(3) Enfin, dans la dimension S (Spectateur), autour de la vingtième minute — donc bien dans le premier quart-temps et peu après le milieu de l'exposition —, nous apprenons cette transmission de la maladie et la raison de la venue de Selma.

Comme nous pourrons le voir dans les pages suivantes, non seulement ces dimensions permettent de mieux comprendre la structure de son récit et donc de mieux la gérer, mais elles permettent également de mieux réfléchir certains aspects de la narration qu’on invoque souvent dans le travail d’écriture sans être capable de les définir ou de les travailler vraiment, à commencer par le phénomène d’identification du spectateur au personnage.